Archive pour mars, 2014

Critique ciné : The Grand Budapest Hotel

28 mars, 2014

the grand budapest hotel_ralph fiennes_adrien brody_saoirse ronan_wes anderson_affiche_poster

En 1932, dans le pays de Zubrowka, le Grand Budapest Hotel est un joyau dont la réputation d’excellence s’est répandue dans toute l’Europe. Et si l’on vient de si loin pour y passer un séjour, c’est dû en grande part à son concierge, l’impeccable Mr Gustave. Chéri des vieilles dames argentées, il apprend un jour qu’une de ses plus fidèles clientes est morte en lui léguant un tableau à la valeur inestimable. Ce qui ne manque pas d’attirer aussitôt sur lui l’attention de la police, guidée par un héritier visqueux comme un serpent lui vouant une haine féroce. Dans un pays où gronde  la menace de la guerre, et aidé par son nouveau lobby-boy Zero Moustafa, Mr Gustave va alors devoir démêler l’imbroglio auquel il s’est retrouvé impliqué

«Anderson accouche du cartoon live que nous espérions»

Réalisateur dont le talent n’est plus à prouver, on ne peut pas dire pour autant que Wes Anderson nous avait pleinement convaincu jusque-là au travers de son travail. Cela n’était arrivé qu’une seule fois en fait, le temps du brillant film d’animation Fantastic Mr Fox dans lequel son univers personnel assumait enfin bille en tête sa fantaisie et son humour, sans s’ampouler dans des prétentions trop auteurisantes ni sacrifier à sa dramaturgie. Comme s’il avait finalement trouvé sa vraie place. Et si Moonrise Kingdom fut donc un timide galop d’essai, le cinéaste texan accouche avec The Grand Budapest Hotel du cartoon live que nous attendions désespérément de sa part. Viva !

Cette évolution de son style, nous l’attendions ainsi d’autant plus que sa filmographie y tendait en toute logique, le feeling animé s’y faisant progressivement plus prégnant. C’est donc en droite perpétuation de son cinéma qu’il livre ce petit bijou, sans rien perdre de ses habitudes. A commencer par un casting plus luxueux qu’une suite du Ritz, une enfilade de stars à faire blêmir le tapis rouge des Oscars entre des acteurs et actrices de premier rang venus s’encanailler (fantastique Ralph Fiennes dans un rôle qui détonne au sein de sa filmographie) et une pluie de caméos due aux visites amicales des nombreux acteurs fétiches du réalisateur. Toujours en terrain familier, Anderson se laisse aller à plusieurs citations de son propre cinéma mais ne s’ennuie pas pour autant, il s’éclate même franchement en tant que réalisateur. Ludique, sa mise en scène impose en effet au métrage un rythme d’ensemble trépidant et nourrit la comédie au même titre que les comédiens ou le texte. Plus encore, libéré par la folie ambiante, il s’essaye à différentes petites choses telles ces variations dans les formats d’image en fonction de l’époque représentée, dont un 4/3 qui contribue grandement au visuel old-school des scènes dans les années 30. Et on n’y aurait jamais cru mais il va jusqu’à intégrer des touches d’horreur étonnamment efficaces, d’un clin d’oeil à la fameuse porte coulissante de Massacre à la tronçonneuse à une tête coupée tirée tout droit d’un cauchemar de Tim Burton.

Wes Anderson réussit donc pour la première fois avec The Grand Budapest Hotel à abonder dans la logique sous-jacente à ses travaux les plus récents, allant jusqu’à donner à son dernier effort des vrais airs de cartoon live, de conte sur pellicule. Les décors rococo, le recours à la stop-motion en lieu et place des CGI… cette esthétique désuète de chromolithographie poussée à son paroxysme n’est toutefois que la façade du glissement vers la touche toon, l’auteur prolonge cela en situant le film dans un contexte historique tendant un miroir à notre propre histoire malgré le fait qu’il se déroule bien dans un univers fictif, du domaine de la caricature. Encore un moyen de prendre ses distances avec le réel, avec sa gravité, tout en le gardant en ligne de mire. Dans cette logique les personnages revêtent plus que jamais un caractère outranciers. On pense à Willem Dafoe et Adrien Brody qui ressemblent littéralement à des vampires mais surtout au nouveau-venu Tony Revolori dans un premier rôle presque muet – si l’on excepte la voix over de F. Murray Abraham – et rappelant par le fait des acteurs du muet comme Charlie Chaplin ou Buster Keaton. De vrais toons vivants s’il en est.

On pense alors parfois au style de Jean-Pierre Jeunet pour la narration, aux frères Coen du Grand saut pour l’humour et le raffinement de la mise en scène, mais The Grand Budapest Hotel reste clairement dans le giron de son créateur, il ne peut le renier. Il s’est contenté d’explorer plus avant ce qu’il faisait déjà depuis quelques péloches, en se débarrassant pour de bon des drames trop pesants. Enfin ! Wes Anderson se lâche en prise de vues réelles et signe ainsi clairement son meilleur film live à ce jour !

060708

Critique ciné : Monuments Men

24 mars, 2014

monuments men_george clooney_matt damon_bill murray_jean dujardin_affiche_poster

Tandis que les Alliés ont débarqué en Normandie et que l’armée allemande entre en déroute, une curieuse faction de sept hommes, sept spécialistes, est envoyée sur la trace des fuyards. Leur mission : retrouver les œuvres d’art que les nazis ont pillées à travers l’Europe et avec lesquelles ils tentent de disparaître. Un objectif d’autant plus urgent que Hitler a donné l’ordre, s’il venait à mourir, que tout soit détruit dans la foulée

«La narration parait échapper à son auteur»

Après Les Chèvres du Pentagone ou Argo, le producteur Grant Heslov se fait décidément une spécialité des films historiques levant le voile sur des faits si incroyables qu’on peut se demander où est le vrai du faux. Ce coup-ci, il retrouve son pote George Clooney à l’occasion de Monuments Men, un anti-Douze salopards dans lequel des historiens de l’art sont envoyés sur les traces de l’armée nazie en déroute et des œuvres qu’ils ont pillées. Petit problème cependant : ce n’est pas parce qu’une leçon d’Histoire a de quoi éveiller notre curiosité qu’elle sera forcément passionnante, cela dépend des qualités du professeur.

Indéniablement, on sent donc le film très documenté ou voulant tout du moins se faire passer comme tel. Monuments Men fourmille de détails, de scènes improbables qu’on imagine difficilement sorties de la tête d’un scénariste, parce qu’il ne se permettrait pas d’intégrer de telles choses à un récit se prévalant de relater des faits réels. Normalement. Il est en tout cas plus que certain que c’est grâce à cette histoire où la réalité dépasse la fiction que Clooney et Heslov s’y sont intéressés, sans compter le discours qu’elle induit sur la valeur de l’art pour l’humanité. Sauf qu’à vouloir caser le plus possible de ces faits pour faire ressortir le caractère incroyable de la mission de ces soldats hors du commun, ils en déséquilibrent complètement leur narration et les séquences finissent très vite par s’enchaîner mécaniquement, sans mise en place ni dramatisation. La scène de «la mine dans la mine» en est un exemple flagrant puisque l’on s’y demande si le personnage de Matt Damon ne déconne pas… au lieu de s’inquiéter pour lui. Il est également à noter que seule une place minime est dévolue à la caractérisation des personnages, ils sont soit laissés dans un vide scénaristique (Clooney relativement transparent), soit rendus incompréhensibles par l’absence de transition (la brusque passion de Cate Blanchett pour Damon). Rien qui puisse aider à s’attacher à eux, et ils valent en fait surtout pour la sympathie que nous éprouvons envers leurs interprètes. a tombe bien alors, nous avons droit à un putain de casting d’autant plus intrigant qu’à l’image de leurs rôles, les comédiens sont jetés dans une situation où on ne les aurait jamais imaginés.

Un mélange d’influences, de genres qui a toujours été un peu la marque du cinéma distingué de George Clooney, de Confessions d’un homme dangereux aux Marches du pouvoir. De par son goût pour le thriller, son dernier effort en devient ainsi plus un film d’espionnage dans la veine de ceux des années 50 / 60 qu’un pur récit de guerre, une évidence à l’écoute de la bande originale de Alexandre Desplat – si l’on fait exception de son thème héroïque – dont le classicisme raffiné fait écho à la mise en scène. En revanche, n’est pas les frères Coen qui veut et la cohabitation du drame et de la comédie ne s’avère pas toujours heureuse car au nom de cette dernière, le film n’hésite pas à contredire l’intelligence que sait revêtir son propos. Il faut voir la scène durant laquelle Bill Murray et Bob Balaban se retrouvent face à un jeune soldat allemand en pleine nuit et comment, dans le même métrage, elle peut être contrebalancée par des blagues limite chauvines pour comprendre la schizophrénie du projet. Nous l’évoquions déjà à l’époque de Argo, Les Chèvres du Pentagone était parvenu lui à éviter cet écueil des contrastes en embrassant son postulat loufoque sans que cela l’empêche de se montrer émouvant, ce que persistent malheureusement à refuser les cinéastes bossant pour Heslov.

Monuments Men souffre en définitive un peu des mêmes défauts que le Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, jusque dans la séparation du groupe de protagonistes qui alourdit encore un peu plus le récit, et laisse un sentiment presque aussi fort de gâchis dû à une narration paraissant échapper à son auteur. Et fait assez rare dans ces proportions pour être précisé, la version française appauvrit considérablement plusieurs dialogues de par son incapacité à restituer la confrontation des différentes langues. Comme si le film avait besoin de ça. Qu’on se rassure toutefois : s’ils se sont un peu perdus avec ce film, gageons que les monuments du casting ne tarderont pas à être retrouvés.

020304

Critique ciné : 300 – La Naissance d’un empire

12 mars, 2014

300 naissance d'un empire_eva green_sullivan stapleton_noam murro_zack snyder_affiche_poster

Dix ans avant le sacrifice de Léonidas et ses spartiates aux Thermopyles, Xerxès et son père Darius furent déjà repoussés par les grecs, menés par le capitaine Thémistocle dont une des flèches tua même le roi des perses. Sans le savoir, le héros de la démocratie venait ainsi de porter à vif une haine implacable envers lui et les siens, un désir de vengeance ne pouvant se tarir que dans les flots de sang. Tandis que les tribuns tergiversent sur la voie à suivre, Thémistocle part donc avec une poignée d’hommes mettre fin à ce qu’il a déclenché il y a des années de cela

«On attend désormais la version de Miller avec encore plus d’impatience»

Une fois n’est pas coutume, 300 : la naissance d’un empire est un long-métrage adapté d’un comic-book pas même encore publié, sur lequel Frank Miller – créateur de l’oeuvre originale – bosse depuis maintenant plus de trois ans. On imagine alors très bien que les pontes de Warner Bros n’en pouvaient plus d’attendre pour capitaliser sur le carton monstre du film de Zack Snyder, sorti il y a déjà huit ans, et ils ont donc choisi de faire leur truc plus ou moins de leur côté (enfin, le réalisateur de Watchmen est quand même venu chapeauter le scénario et la production). Pour un résultat plus bricolé que réellement abouti ?

Envisagé ainsi un temps comme un direct-to-dvd, le film a en fin de compte eu le privilège d’une sortie en salles. On devine néanmoins des restes de cette volonté de tourner à l’économie au travers d’une photo proprement catastrophique, ne pouvant s’expliquer que dans le but de cacher la misère. Trop flou, trop sombre, trop baveux, on ne comprend pas comment le plutôt doué Simon Duggan (I, Robot, Gatsby le magnifique version Luhrmann) a pu livrer un travail à ce point bâclé, nous faisant nous demander à plusieurs reprises ce qu’il se passe à l’image. Ce qui n’est pas pour rendre honneur à la mise en scène assez inspirée de Noam Murro (on croise plusieurs visions fantastiques proprement dantesques), engagé on l’imagine pour son activité de publicitaire et non sa comédie indé Smart People. Évidemment attendu au tournant concernant les scènes d’action, et s’il reprend bien certains gimmicks utilisés par Snyder à l’époque (particulièrement le plan-séquence aux multiples accélérations et décélérations, image-signature du premier opus), le réalisateur sait alors ne pas être redondant en explorant les possibilités offertes par la 3D, en jouant sur la profondeur de l’image quand Snyder usait davantage d’une latéralité évoquant le format de la bande-dessinée d’origine. Les bastons et batailles n’en sont pas moins bien brutales, comme il se doit, portées par une bande originale martiale tonitruante de Junkie XL (l’adaptation ciné de Dead or Alive) qui a semble-t-il composé en massacrant toutes les percussions croisées sur son chemin. Et pour ne pas trop laisser un sentiment de redite au spectateur, ils en ont déplacé l’action sur la mer, ce qui donne lieu à quelques séquences inédites.

Parce que c’est bien beau de faire un nouveau film mais encore faut-il avoir de quoi le justifier. En proposant quelque chose de neuf, ou tout du moins de différent. Ne pouvant alors se décider à faire une suite ou une préquelle, ils ont préféré à la place faire tout ça en même temps par le biais d’une intrigue progressant en parallèle à celle de 300, la complétant de nouveaux points de vue. De quoi explorer un chouïa plus en profondeur l’aspect politique du conflit bien que tout cela reste très fantaisiste, et s’éloigne toujours plus de ce que l’histoire a retenu comme vérité. Des libertés que nous accepterons toutefois sans peine face à celles que prend l’œuvre vis à vis de la bonne morale. Loin d’être tempéré, le métrage y va en effet franco dans la violence (on sent que la série Spartacus a repoussé les critères du gore numérique) et parfois même dans le sordide (l’évocation du passé de Artémise). On garde ainsi la patte mâture de Miller – sans oublier ses monologues lyriques – en dépit de sa participation plus que distante au projet. L’absence de Leonidas se fait elle en revanche un peu sentir. Le spartiate n’est plus et bien que son successeur fasse donc preuve d’une belle combativité sur le champ de bataille, on ne peut pas dire qu’il jouisse du même charisme que lui (oui, on peut être charismatique en slip). L’acteur Sullivan Stapleton y croit à mort mais son rôle n’est tout simplement pas aussi évocateur ni intéressant que celui de Gerard Butler à l’époque. Quel plaisir en revanche que de retrouver la magnifique Eva Green, qui nous gratifie au passage d’une petite scène topless (muchas gracias), dans la peau d’une salope sadique à la personnalité aussi forte que complexe, et dont la relation trouble avec le héros Thémistocle est presque plus captivante que l’intrigue principale.

Avec en plus à ses côtés une Lena Headey prenant désormais les armes (la belle a pris du grade depuis Game of Thrones), il est clair que la franchise se féminise, pour notre plus grand plaisir. C’est l’une de ces petites choses accumulées faisant que, sans s’imposer franchement pour autant, 300 : la naissance d’un empire s’inscrit donc comme une suite plutôt recommandable, parvenant sans cesse à passer outre ses défauts par la conviction de ses artisans-clés. On attend désormais la version de Miller avec encore plus d’impatience. C’est malin.

020304