Critique ciné : Jacky au royaume des filles

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Dans le petit royaume de Bubune, les femmes détiennent le pouvoir pendant que leurs hommes portent le voile et restent à la maison, à préparer la bouillie et faire le ménage. L’un d’eux, Jacky, demeure encore à marier mais son cœur n’est plus à prendre car depuis toujours il aime la Colonelle, la fille de leur despotique Générale. Alors quand un bal est organisé pour lui trouver un mari, ou «grand couillon» comme on dit là-bas, Jacky pense que son rêve est sur le point de se réaliser. Et même si la vie n’a pas fini de lui mettre des bâtons dans les roues, le jeune homme fera tout pour lui déclarer sa flamme

«Sattouf a de l’ambition et la concrétise intelligemment»

Avec son premier effort derrière la caméra, Les Beaux gosses, Riad Sattouf mettait en fait en images la bande-dessinée qui l’a fait connaître, le sympathique comic-strip La Vie secrète des jeunes. Autant dire qu’il s’agissait d’un galop d’essai (réussi), histoire de se faire la main et gagner une crédibilité en tant que réalisateur. Pour Jacky au royaume des filles, il a donc revu ses ambitions à la hausse et semble cette fois s’inspirer du travail d’un de ses aînés de Charlie Hebdo puisque le film partage – en plus d’un certain héritage du cinéma de Jean Yanne – l’esprit Grand Duduche de Cabu, et tout spécialement sa délirante aventure Maraboud’ficelle. Sans aller aussi loin dans la science-fiction ubuesque, les deux œuvres partagent en effet le même goût de la caricature au travers d’une contrée aussi fictive que curieuse, où nos défauts sont mis en exergue par le décalage. Chez Sattouf il s’agit bien sûr de cette société matriarcale où les hommes sont tenus de porter le voile mais loin de se contenter de disserter sur l’inégalité des sexes, l’auteur en profite également pour élargir son propos. Furieusement engagé (il faut au moins ça pour bosser à Charlie), il démonte ainsi à tout-va les travers de notre mode de vie, de notre civilisation, au gré d’un discours dont la richesse paraît intarissable. La satire passe ainsi tout autant par l’écriture, la réalisation (on croise quelques très jolis moments de pur cinéma) que quantité d’idées creusant le caractère prophético-barré – mais lucide – de l’oeuvre (les télés incrustées avec chaîne unique et continue, le langage, la bouillie…).

Sattouf se sent donc pousser des ailes pour son second long-métrage, le bonhomme a de l’ambition et la concrétise intelligemment. Le problème étant que cela risque justement de le desservir car, au moins lors de la première vision, nous sommes tellement absorbés par tout ce que le film doit communiquer comme messages, faire digérer comme informations, qu’on peut aisément passer à côté des gags. On voit bien que c’est drôle, pas de soucis là-dessus, mais on ne se tape pas des barres de rire pour autant. Que les responsables se rassurent cependant, leur péloche est clairement de la trempe de celles appelées à devenir cultes dès le deuxième visionnage, une fois qu’on a pu se les approprier. Et on aura envie de revenir à celui-ci grâce à l’aspect humain de son récit, parce que Sattouf le cale sur des choses aussi simples qu’universellement parlantes. Hé oui, Jacky au royaume des filles est tout bonnement une relecture de Cendrillon où une perruque remplace la fameuse pantoufle de vair. Où la souillon est un jeune homme en burqa (Vincent Lacoste absolument génial comme à son habitude) et le prince charmant une version féminine de Kim Jong Un (Charlotte, on t’aime !). Le métrage fonctionne ainsi beaucoup sur le registre du conte et même plus précisément de la fable, car cela lui permet de rester proche de ses personnages tout en continuant de nourrir en parallèle son discours. De quoi nous convaincre, à hauteur égale, de l’intérêt que représentent ce film et son auteur dans le paysage de la comédie française, laquelle ne s’essaye guère plus qu’à véhiculer un rire facile, sans aspérité.

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