Critique ciné : Le Vent se lève

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Fasciné par les avions depuis son plus jeune âge, Jiro a grandi en sachant qu’il ne pourrait jamais devenir pilote, handicapé qu’il est par sa mauvaise vue. Inspiré toutefois par le concepteur Giovanni Caproni, il décide de dessiner lui aussi des avions et, ainsi, transformer les rêves en réalité. Un but qu’il n’aura de cesse d’accomplir tout en remplissant sa vie d’homme, au côté de son épouse bien-aimée. Mais tandis qu’il s’approche de la finalisation de sa machine parfaite, le vent se lève et pousse l’ombre de la guerre sur un Japon prêt à exploser

«Du grand art qui nous fera regretter d’autant plus son absence»

Le Vent se lève est un film rare à plus d’un titre. Déjà, l’animation japonaise n’a pas franchement pignon sur rue dans nos salles obscures, seuls les titres les plus notables ou vendeurs y parviennent. Ce qui est on ne peut plus le cas ici puisqu’il s’agit de la dernière œuvre annoncée de Hayao Miyazaki, immense artiste prenant sa retraite (en tout cas des longs-métrages) à l’âge respectable de soixante-douze ans. Mais surtout la vraie raison de son unicité tient à sa nature même, franchement inédite dans monde de l’animation. C’est vrai, quoi, le cofondateur du studio Ghibli n’allait quand même pas partir comme un voleur.

Fait quasi-unique dans le monde de l’animation, et bien qu’il soit pour le coup inspiré de deux personnalités japonaises de la première moitié du XXème siècle (l’ingénieur Jiro Horikoshi et le romancier Tatsui Hori), le dernier Miyazaki adopte ainsi réellement la forme d’un biopic. Aussi romancé qu’il puisse être, on y trouve un sens du réalisme et de la véracité historique poussés plus loin que dans aucun autre de ses métrages auparavant. C’est con mais il n’y a qu’à voir les personnages fumant clope sur clope – petit détail plus révélateur qu’il n’y paraît – pour comprendre que nous sommes face à un vrai film historique ne s’embarrassant pas de satisfaire aux critères habituels de l’animation, à mille lieues de son précédent Ponyo sur la falaise. Un peu comme s’il suivait les traces de son compère Isao Takahata et faisait son Tombeau des lucioles à lui, par le biais d’un discours détourné mais bien réel sur le sujet de la seconde Guerre mondiale et du rôle du Japon. De plus c’est la première fois qu’il s’attache à ce point au parcours d’un seul et unique personnage, à sa personnalité et à ses rêves. A sa vie, sur plusieurs décennies. C’est aussi parce qu’à travers ce protagoniste, c’est de lui-même que parle Miyazaki, il se reconnaît dans l’artiste chez Jiro et dans ses aspirations tournées vers le ciel. Ou quand le biopic se fait auto-biographique.

En dépit toutefois de cette volonté de dépeindre une personne réelle, Le Vent se lève touche presque au conte avec ce héros trop parfait pour être vrai, même chez Miyazaki, admirable de bonté ou de courage malgré ses petites poussées de machisme typiques de l’homme japonais, plus encore à cette période. Le film a donc beau être son œuvre la plus réaliste, une part de fantaisie propre à ses travaux antérieurs demeure, particulièrement lors de séquences oniriques dont la première, en guise d’introduction, semble être un pied de nez à ceux qui craignaient un métrage trop éloigné des œuvres du maître. On ne peut non plus oublier quelques petites choses expérimentales telles les bruitages à la bouche pour le tremblement de terre (et son animation surréaliste) ou un crash aérien, tirant ces scènes avec délicatesse vers un fantastique spirituel cher au réalisateur japonais.

L’ambition naturaliste du film reste indéniablement poussée malgré tout, il n’y a quasiment pas un moment où le vent ne souffle pas (forcément) et fait remuer la végétation, danser la fumée. Une petite prouesse d’animation inscrivant toujours plus l’histoire dans un contexte réaliste et nourrissant le goût de Miyazaki pour les machines volantes, le vol en lui-même. Sa filmographie est ainsi parcourue de scènes aériennes mémorables, et l’on s’attendait à ce qu’il porte ici cet art à son apogée. Mais à l’image d’une partition discrète du fidèle Joe Hisaishi, ces scènes ne représentent pas forcément ce qu’il a proposé de plus exaltant en la matière car Jiro ne s’imagine pas en pilote, ou alors juste au début. Non, à la place, ces séquences préfèrent véhiculer des idées fortes et émotions intenses, se révèlent plus introspectives que démonstratives. Le papa de Mon voisin Totoro est là pour léguer un ultime héritage et non frimer une dernière fois. Ceci dit, on s’étonnera tout de même de la ressemblance des chasseurs Zero avec l’aile volante de Nausicaa, et de la façon dont le cinéaste parvient à rendre magique ce que l’on sait destiné à servir d’arme.

De petites longueurs ne gâchent donc pas une œuvre méritant clairement d’être la dernière de Hayao Miyazaki, car Le Vent se lève lui permet de parler de ce qu’il aime, de ce qu’il hait et même de ce qu’il est au passage, tout ça à la fois en un film testament à la construction résolument peu commune mais s’inscrivant dans la tradition de son cinéma. Du grand art qui nous fera regretter d’autant plus son absence, le studio Ghibli n’ayant toujours pas déniché son digne successeur. Mais qu’importe, il faut tenter de vivre.

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