Archive pour janvier, 2014

Critique ciné : Le Vent se lève

29 janvier, 2014

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Fasciné par les avions depuis son plus jeune âge, Jiro a grandi en sachant qu’il ne pourrait jamais devenir pilote, handicapé qu’il est par sa mauvaise vue. Inspiré toutefois par le concepteur Giovanni Caproni, il décide de dessiner lui aussi des avions et, ainsi, transformer les rêves en réalité. Un but qu’il n’aura de cesse d’accomplir tout en remplissant sa vie d’homme, au côté de son épouse bien-aimée. Mais tandis qu’il s’approche de la finalisation de sa machine parfaite, le vent se lève et pousse l’ombre de la guerre sur un Japon prêt à exploser

«Du grand art qui nous fera regretter d’autant plus son absence»

Le Vent se lève est un film rare à plus d’un titre. Déjà, l’animation japonaise n’a pas franchement pignon sur rue dans nos salles obscures, seuls les titres les plus notables ou vendeurs y parviennent. Ce qui est on ne peut plus le cas ici puisqu’il s’agit de la dernière œuvre annoncée de Hayao Miyazaki, immense artiste prenant sa retraite (en tout cas des longs-métrages) à l’âge respectable de soixante-douze ans. Mais surtout la vraie raison de son unicité tient à sa nature même, franchement inédite dans monde de l’animation. C’est vrai, quoi, le cofondateur du studio Ghibli n’allait quand même pas partir comme un voleur.

Fait quasi-unique dans le monde de l’animation, et bien qu’il soit pour le coup inspiré de deux personnalités japonaises de la première moitié du XXème siècle (l’ingénieur Jiro Horikoshi et le romancier Tatsui Hori), le dernier Miyazaki adopte ainsi réellement la forme d’un biopic. Aussi romancé qu’il puisse être, on y trouve un sens du réalisme et de la véracité historique poussés plus loin que dans aucun autre de ses métrages auparavant. C’est con mais il n’y a qu’à voir les personnages fumant clope sur clope – petit détail plus révélateur qu’il n’y paraît – pour comprendre que nous sommes face à un vrai film historique ne s’embarrassant pas de satisfaire aux critères habituels de l’animation, à mille lieues de son précédent Ponyo sur la falaise. Un peu comme s’il suivait les traces de son compère Isao Takahata et faisait son Tombeau des lucioles à lui, par le biais d’un discours détourné mais bien réel sur le sujet de la seconde Guerre mondiale et du rôle du Japon. De plus c’est la première fois qu’il s’attache à ce point au parcours d’un seul et unique personnage, à sa personnalité et à ses rêves. A sa vie, sur plusieurs décennies. C’est aussi parce qu’à travers ce protagoniste, c’est de lui-même que parle Miyazaki, il se reconnaît dans l’artiste chez Jiro et dans ses aspirations tournées vers le ciel. Ou quand le biopic se fait auto-biographique.

En dépit toutefois de cette volonté de dépeindre une personne réelle, Le Vent se lève touche presque au conte avec ce héros trop parfait pour être vrai, même chez Miyazaki, admirable de bonté ou de courage malgré ses petites poussées de machisme typiques de l’homme japonais, plus encore à cette période. Le film a donc beau être son œuvre la plus réaliste, une part de fantaisie propre à ses travaux antérieurs demeure, particulièrement lors de séquences oniriques dont la première, en guise d’introduction, semble être un pied de nez à ceux qui craignaient un métrage trop éloigné des œuvres du maître. On ne peut non plus oublier quelques petites choses expérimentales telles les bruitages à la bouche pour le tremblement de terre (et son animation surréaliste) ou un crash aérien, tirant ces scènes avec délicatesse vers un fantastique spirituel cher au réalisateur japonais.

L’ambition naturaliste du film reste indéniablement poussée malgré tout, il n’y a quasiment pas un moment où le vent ne souffle pas (forcément) et fait remuer la végétation, danser la fumée. Une petite prouesse d’animation inscrivant toujours plus l’histoire dans un contexte réaliste et nourrissant le goût de Miyazaki pour les machines volantes, le vol en lui-même. Sa filmographie est ainsi parcourue de scènes aériennes mémorables, et l’on s’attendait à ce qu’il porte ici cet art à son apogée. Mais à l’image d’une partition discrète du fidèle Joe Hisaishi, ces scènes ne représentent pas forcément ce qu’il a proposé de plus exaltant en la matière car Jiro ne s’imagine pas en pilote, ou alors juste au début. Non, à la place, ces séquences préfèrent véhiculer des idées fortes et émotions intenses, se révèlent plus introspectives que démonstratives. Le papa de Mon voisin Totoro est là pour léguer un ultime héritage et non frimer une dernière fois. Ceci dit, on s’étonnera tout de même de la ressemblance des chasseurs Zero avec l’aile volante de Nausicaa, et de la façon dont le cinéaste parvient à rendre magique ce que l’on sait destiné à servir d’arme.

De petites longueurs ne gâchent donc pas une œuvre méritant clairement d’être la dernière de Hayao Miyazaki, car Le Vent se lève lui permet de parler de ce qu’il aime, de ce qu’il hait et même de ce qu’il est au passage, tout ça à la fois en un film testament à la construction résolument peu commune mais s’inscrivant dans la tradition de son cinéma. Du grand art qui nous fera regretter d’autant plus son absence, le studio Ghibli n’ayant toujours pas déniché son digne successeur. Mais qu’importe, il faut tenter de vivre.

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Critique ciné : Albator, Corsaire de l’espace

19 janvier, 2014

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Puisque les humains ne purent s’entendre et manquèrent de peu de la détruire lors de la Guerre du Retour, la Terre est devenue à l’aune du troisième millénaire une zone préservée et interdite, sous le contrôle de la toute puissante Coalition Gaia. Une organisation qui n’a eu de cesse de pourchasser Albator et son Arcadia, dont l’équipage se bat au nom de la liberté. Sous couvert de vengeance, le jeune Yama intègre alors le vaisseau pirate avec la mission de tuer son capitaine, avant que celui ne déclenche une arme aux conséquences incalculables. Mais tandis qu’il se rapproche de sa cible, l’espion de la Coalition Gaia prend conscience que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Et qu’il est des combats qu’on ne peut éviter

«Pas loin du choc Final Fantasy à son époque»

Harlock de son vrai nom au pays du Soleil levant, Albator fait partie de ces personnages-cultes qui ne cessent de renaître de leurs cendres. Reviennent toujours sur le devant de la scène, l’offre des producteurs étant au moins aussi importante que la demande du public. Créé il y a plus de quarante ans par le mangaka Leiji Matsumoto, le balafré ténébreux a ainsi bourlingué par-delà les étoiles au cours d’une pléthore de mangas, séries animées, OAV et même longs-métrages mais avec cet Albator, Corsaire de l’espace, signe des temps, c’est pour la première fois dans un habillage en CGI et en relief qu’on le retrouve. Alors, simple nouvel emballage ou bien vraie refonte de la franchise ?

Ses premières images le laissaient entendre et ça se confirme très vite, cette nouvelle aventure s’impose comme une grosse claque visuelle. Ce qui a de quoi surprendre. En effet, à l’exception de l’industrie des jeux vidéo, les images de synthèse photo-réalistes ne sont pas franchement une spécialité des japonais, qui soit ne se départissent qu’à grand mal de la touche «fait à la main» soit n’ont pas les moyens de le faire. Or les artistes de la Toei se sont pour l’occasion surpassés sous la supervision d’un spécialiste local en matière d’animation par infographie, Shinji Aramaki, à qui l’on doit les précurseurs cell-shadés Appleseed et sa suite. Ensemble, ils sont parvenus à une transcription inspirée des design 2D vers la 3D (tout spécialement avec le joufflu Yattaran), laquelle rappelle un peu le travail effectué sur l’adaptation de Tintin si ce n’est que le réalisme est poussé encore plus avant. Sincèrement, on n’est pas loin du choc que représenta Final Fantasy – les créatures de l’esprit à son époque. Enfin, l’excellence technique ne fait pas tout : l’inévitable Kei s’avère par exemple complètement foirée car si elle est sexy en diable, il est vraiment rare de regarder un personnage animé et de se dire… qu’il joue comme une patate, il n’y a pas d’autre mot. Fort heureusement, le personnage de Albator – le plus important – bénéficie lui d’une classe phénoménale, Aramaki bichonnant la moindre de ses apparitions, le gardant toujours dans l’ombre ou à contre-jour. Au point que nombre de ses plans recèlent une qualité iconique époustouflante, digne de sa légende.

Albator, Corsaire de l’espace représente donc une bonne introduction à l’univers créé par Leiji Matsumoto tout en étant également un rendez-vous immanquable pour ses fans de longue date, le respect sincère de l’oeuvre d’origine étant bien de la partie. Aucun adoucissement pour se rallier le jeune public, on retrouve la noirceur et la complexité propres au corsaire de l’espace. Aramaki pousse même le concept jusqu’à faire que son film fleure réellement le swashbuckler et pas seulement le space opera, les dogfights y prenant des airs de vraies batailles navales (abordage compris), tout ça bien sûr pour continuer de complexifier et enrichir son matériau. Et il en a besoin car en dépit de la présence au scénario de Harutoshi Fukui (Lorelei, la sorcière du Pacifique), auteur japonais correctement coté, l’intrigue s’avère sans grand éclat. Celle-ci brasse effectivement des thèmes et éléments appréciables mais on ne peut plus communs dans la japanimation, et ménage des twists ne faisant que diluer le rythme de par leur nature artificielle, forcée (étonnamment, on rencontre quelques longueurs malgré de grosses scènes d’action faisant honneur au genre). On pense en particulier aux retournements de veste du jeune héros, Yama, qui couplés à son manque de mise en avant n’aident pas à le rendre intéressant malgré le grand – et prévisible – destin qui s’annonce à lui. Souhaitons alors que cette magnifique nouvelle version de l’oeuvre de Matsumoto puisse accomplir le sien en grandes pompes et, dans ses inévitables futures itérations, acquérir une substance davantage convaincante.

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Critique ciné : La Vie rêvée de Walter Mitty

14 janvier, 2014

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Employé discret au service archives du magazine Life, amoureux en secret d’une charmante collègue, Walter Mitty mène une existence sans la moindre fantaisie. Ses seuls moments d’évasion sont en fait ses «absences», des instants durant lesquels il vit les aventures les plus folles, accomplit les exploits les plus héroïques, tout ça pour charmer l’objet de son affection. Mais lorsque le plus célèbre reporter-photo du magazine lui confie le cliché parfait, celui promis à faire l’ultime couverture de Life, et que Walter ne le retrouve pas, il n’a pas d’autre choix que partir sur la trace du baroudeur et faire que la réalité dépasse sa fiction

«Feel-good movie bien mené mais un peu facile»

Plus connu pour sa carrière d’acteur, Ben Stiller n’en est pas moins un réalisateur foutrement solide, à l’aise semble-t-il dans tous les genres puisque ses efforts ne peuvent être classés que comme de simples comédies. Son amour du cinéma, et sa démarche en tant que véritable auteur, on les ressent ainsi dans sa mise en scène ultra-chiadée, tout à la fois inventive et ludique, et sa volonté d’avoir toujours quelque chose à dire derrière l’histoire qu’il raconte. Ici il s’agit de celle de La Vie rêvée de Walter Mitty, remake très librement inspiré d’une comédie d’espionnage de la fin des années 40. L’occasion pour lui de briller une nouvelle fois devant et derrière la caméra même si, pour le coup, il se perd un peu en circonvolutions mièvres sur le bonheur…

Les rêveries du terne quidam en titre – seul vrai élément commun entre les deux versions ciné et la nouvelle originale – constituent alors évidemment les moments les plus exaltants et notables du film, quelle que soit leur angle d’attaque : poétique, comique (on a même droit à une parodie de L’Etrange histoire de Benjamin Button, très proche de Tonnerre sous les tropiques dans le ton) ou carrément bourrine. La scène d’action en plein New-York entre Stiller et Adam Scott, proprement monstrueuse, s’avère par exemple être une grosse fight nous convainquant que le comique-réalisateur serait franchement tripant à suivre aux commandes d’un film de super-héros. On le pensait depuis le climax de Zoolander et entre Edgar Wright (Ant-Man) ou James Gunn (Les Gardiens de la Galaxie), il a désormais une place toute trouvée pour une excursion chez l’écurie Marvel. Ben Stiller manipule en fait l’image de la même façon que Walter Mitty manipule la réalité, y trouve un plaisir communicatif s’exprimant au-delà des moments tape-à-l’oeil puisqu’il garnit sa mise en scène d’un décorum des plus vivants, nourrissant le récit. Toutefois, entre sa façon de filmer – émerveillé – les paysages sauvages nordiques et l’utilisation d’une musique hippie-pop, le métrage prend parfois dans son dernier tiers des allures de pub pour compagnie aérienne ou syndicat d’initiative. C’est certes très bien fait mais également trop clean, policé.

Initiatique, introspectif à sa façon, La Vie rêvée de Walter Mitty laisse une large part à l’émotion et à ses protagoniste, rappelant en cela le premier effort en tant que réalisateur de Stiller, Génération 90. Comme s’il avait achevé un premier cycle et en entamait un nouveau, plus mâture. Heureusement il n’en oublie pas pour autant le comédie et, joie, celle-ci est loin de ne se trouver que dans les excès des délires de Walter, le membre du Frat-Pack étant bien plus fin que ça (son dialogue muet avec les sherpas est aussi simple qu’efficace niveau humour). Ceci dit, on pourra quand même être surpris par la simplicité de son message, louable mais trop bobo, qui rappelle des trucs comme Mange, prie, aime avec ses considérations sur le sens de la vie, sa vraie valeur… Désolé mais taper un foot avec les autochtones sur l’Himalaya, c’est pas donné à tout le monde comme petit bonheur… Rien de très étonnant de la part de Steve Conrad, scénariste entre autres de A la recherche du bonheur ou The Weather Man, bien qu’il assure malgré tout une réactualisation correcte du script du film original avec l’effacement de l’intrigue d’espionnage, qui serait un brin désuète aujourd’hui. Ou l’intégration d’éléments d’actualité tels l’éruption du volcan islandais imprononçable (et «inécrivable» puisque je ne vais même pas me donner la peine de le copier/coller) ou la fin de la version papier du magazine Life, ce qui tend à rapprocher le monde de Walter du nôtre. Et, supposément, à nous rendre le discours du film plus prégnant.

Sur sa courte mais dense filmographie, on a donc connu Ben Stiller plus mordant, plus déluré, puisque son La Vie rêvée de Walter Mitty s’inscrit comme le prototype du feel-good movie bien mené mais en également un peu facile. Un peu moralisateur. Et beaucoup bien-pensant, avec une conception de la vie que ne renierait pas un publicitaire. Allez, on n’a qu’à voir ça comme une petite crise de la quarantaine avant qu’il revienne en pleine forme avec l’arlésienne Zoolander 2 !

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