Archive pour novembre, 2013

Critique ciné : 9 mois ferme

23 novembre, 2013

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Stricte, réservée, solitaire et obnubilée par sa carrière, Ariane Felder est la jeune juge la plus prometteuse du barreau parisien. En dépit toutefois de son existence parfaitement réglée, elle découvre un jour qu’elle est enceinte de six mois. Pire, que le père de l’enfant n’est autre qu’un cambrioleur récidiviste et – comme si ça ne suffisait pas – soupçonné du meurtre horrible d’un gentil petit vieux. Petit à petit, tandis qu’une vie grandit en elle, celle de Ariane va donc aller de mal en pis

«Dupontel a encore perfectionné ses qualités de conteur»

Alors que la comédie française a de plus en plus tendance à s’embourber dans des schémas – parfois efficaces, reconnaissons-le – calqués sur le modèle américain, il reste heureusement encore chez nous quelques auteurs pour qui faire rire est l’opportunité d’offrir en même temps une vraie vision, un univers humoristique unique en son genre. Des gens comme le duo grolandais Gustave Kervern & Benoît Delépine (Le Grand soir), comme le poète romantique Artus de Penguern (La Clinique de l’amour) ou encore Albert Dupontel, le toon trash, qu’on retrouve aujourd’hui à l’occasion de son cinquième effort derrière la caméra, 9 mois ferme. Peut-être son opus le plus sage, le moins emprunt de la fantaisie du conte, mais une démonstration toujours aussi éclatante de son talent.

Et pour ça, Dupontel n’a pas besoin de faire dans l’esbroufe puisque son film s’avère relativement intimiste, réduit à tout juste quelques personnages (des habitués plus quelques caméos savoureux dont on vous laisse la surprise) et décors. C’est qu’il faut rester dans le raisonnable niveau budget pour lui permettre de conserver la liberté artistique qu’il chérit tant, raconter l’histoire qu’il lui chante sans qu’elle ait à obéir aux convenances actuelles. Sans ça, pas sûr en effet qu’on l’aurait laissé tourner la scène de tentative d’avortement de la sorte. Ironiquement, il s’agit pourtant de son film le plus sage, grâce auquel il veut montrer un visage davantage apaisé, maîtrisé, sans se compromettre non plus. En contre-pied à son précédent travail, Le Vilain, il est alors intéressant de constater que ce métrage-ci a pour héros un bandit qu’on soupçonne des pires folies, dont la globophagie (?!), mais qui se révèle être en fait juste un gentil idiot… Le parallèle est vite tracé entre le rôle et son interprète, d’autant qu’il est en plus réalisateur et scénariste et ne s’est donc pas attribué innocemment cette partition à jouer.

Ce qui ne change pas en revanche c’est qu’en dépit de situations hurluberluesques, les histoires de l’auteur de Bernie demeurent focalisées sur leurs personnages, dans le cas présent l’improbable couple formé par la juge et le cambrioleur. Des rôles drôles à cause de leurs défauts, leurs manies. Et touchants grâce à leurs faiblesses, leurs fêlures. Dupontel donne en fait l’impression de connaître réellement ces personnes et par conséquent les caractérise avec une efficacité rare, intimement en trois fois rien, aussi bien par le biais de dialogues mordants que d’une mise en scène vivante, réfléchie. La présentation exemplaire du rôle principal féminin, avec son montage ultra-cut faisant suite à un étonnant plan-séquence pour bien marquer le contraste, son isolement, donne d’entrée de jeu une leçon de cinéma à la fois élégant, ludique et intelligible. Tandis que Sandrine Kiberlain, elle, excelle, et continue de se réinventer dans la comédie comme elle le fait depuis quelques temps.

Pour les fans de la première heure du comique, ceux vouant un culte à Bernie Noël aiguisant sa pelle sur l’autoroute, il reste alors tout de même quelques moments typiquement cartoonesques, des fulgurances délirantes pouvant aller jusqu’à verser dans un gore assez explicite et réjouissant. Que les chiffes molles se rassurent, tout ça reste très second degré. Ravageur, l’humour du maître d’oeuvre n’est en tout cas jamais méchant gratuitement (sa caricature de la justice française est loin d’être exagérée) car il consiste en un délicat dosage entre acidité et tendresse. Même les cons ont un petit côté pathétique faisant qu’on ne peut pas foncièrement les détester, c’est dire avec quel talent d’équilibriste Albert Dupontel a pondu ce 9 mois ferme où rien ne manque, rien n’est en trop. Le film passe ainsi d’une traite, sans le moindre accroc, démontrant que le cinéaste n’a rien troqué de son énergie et a même encore perfectionné ses qualités de conteur. Mais surtout, ça fait du bien de savoir que la France peut produire de l’humour ailleurs que dans les comédies romantiques ou les beauferies pour TF1. Oui, ça fait du bien.

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Critique ciné : Evasion

19 novembre, 2013

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En douze ans, cela fait sept fois que Ray Breslin est incarcéré. Et qu’il s’évade. Car c’est ainsi que Ray gagne sa vie : en testant la sécurité des prisons de l’intérieur, puis en remettant un rapport sur leurs faiblesses. Jusqu’au jour où l’on lui propose un contrat exceptionnel, pour mettre à l’épreuve un pénitencier secret d’un tout nouveau genre. Voyant en cela une mission comme les autres, il accepte l’offre mais découvre rapidement que s’il a été envoyé ici, c’est en fait pour se débarrasser de lui. Avec l’aide d’un autre détenu il va alors devoir s’évader d’un institut réputé inviolable, et construit selon les observations qu’il a accumulées au fil des ans

«Les producteurs salopent tout à ne capitaliser que sur leurs stars»

Après des années passées à être rivaux, Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger semblent décidément ne plus vouloir se séparer. En attendant Expendables 3 pour l’été prochain, les copains comme cochons se retrouvent en effet pour Évasion, film de zonzon qui a la bonne idée de ne pas vouloir marcher dans les traces de l’actioner made in 80′s, désormais un cul-de-sac comme l’a démontré la deuxième aventure ampoulée de Barney Ross et ses malabars. Non, à la place, ils préfèrent taper ce coup-ci dans le thriller musclé, un peu comme lorsque Sly tentait de se diversifier avec Haute-sécurité à l’aune des années 90. Une incursion carcérale qui n’avait pas franchement convaincu à l’époque et qui, tristement, ne le fera guère plus aujourd’hui.

Certains fans des deux action-heroes se sentiront alors lésés mais ça n’est pas plus mal, voire ça devenait indispensable, Évasion nous épargne au maximum les scènes d’action arthritiques. A tout dire, il en reste juste une poignée qui cachent la misère comme elles peuvent. Et elles ne peuvent pas grand chose, il faut bien le dire, pas plus qu’un Sly et un Schwarzy franchement rattrapés par l’âge. En bon thriller, la péloche se voit en fait davantage comme la confrontation entre deux acteurs, des vrais de la méthode, et sous-entend cela par un putain de casting de seconds rôles (Jim Caviezel, Vincent D’Onofrio, Sam Neill, Vinnie Jones… excusez du peu) apportant un peu de légitimité. Car si les comédiens-stars ont l’impression de tout donner, de se fondre dans leur rôle respectif, il est clair que ça n’a jamais été le fort de leur registre. Stallone atteint ainsi des sommets dans l’inexpressif contemplatif tandis que Schwarzenegger étonne par ce qu’il accepte de faire, soit en jouant les toutous de son collègue (naze) soit en parlant allemand lors d’une scène (cool), une première dans la filmographie d’un acteur ayant toujours voulu faire oublier ses origines autrichiennes. Tous deux sont en tout cas capables d’interprétations bien plus convaincantes ou charismatiques et la première partie du film en pâtit, entre rythme mollasson et intrigue longue à se lancer. Ils se livrent bien entre-temps à la baston qu’on attendait depuis longtemps mais celle-ci dure trente secondes et en plus, c’est pour de la fausse. Pour une rencontre au sommet, ça la fout mal.

Pourquoi aussi la confier à un réalisateur manquant à ce point d’ambition ? Mikael Hafstrom pouvait certes tromper son monde –vite fait– avec un huis-clos tiré de Stephen King comme Chambre 1408 mais pour le reste, sa filmographie le cantonne clairement au rang de fonctionnaire hollywoodien. Et pas le plus doué qui plus est pour qui se remémore son douloureux Le Rite. D’une pauvreté navrante, sa mise en scène est ainsi à l’image de décors (sans oublier le look très THX des gardiens) rappelant davantage une usine désinfectée d’Europe de l’est qu’une prison inviolable. Un comble sachant qu’ils ont tourné aux States mais il faut se rappeler que la société de production Summit Entertainment est désormais sous le giron de Lionsgate, spécialiste de ce genre d’esthétique au point que ça en devient semble-t-il une malédiction. Comme celle de confier des affiches de folie à des réalisateurs purement anecdotiques.

Et ne parlons même pas des scénaristes : le seul fait de gloire de l’un se nomme Road House 2 et le second préfère être crédité sous pseudonyme. Une team de choc pour orchestrer la première vraie cohabitation à l’écran de Schwarzy et Sly, à croire que la production hésitait entre eux et leur facteur. Voilà tout du moins de quoi expliquer le script quelque peu douteux dans lequel les acteurs sont venus se perdre, où l’on évite de justesse le racisme anti-musulman sans jamais en revanche remettre en cause la nature de cette prison honteuse, le film légitimant par ce biais l’idée de camps comme celui de Guantánamo. La grande classe. Et histoire de bien se complaire dans la bêtise, le métrage cumule les incohérences à ne plus savoir qu’en faire. Les protagonistes ont ainsi bien de la chance qu’il n’y ait pas une seule fouille dans cette soi-disant taule de ultra-haute sécurité, qu’on puisse papoter évasion au beau milieu de tout le monde sans que personne n’en ait rien à foutre, qu’on oublie la technologie de surveillance dès la présentation des lieux passée… Impossible dans ces conditions que la dramaturgie ne tombe pas à la flotte, l’impression de danger est minime comparée à l’enfer qu’on veut nous dépeindre. Même les matons font plus de la peine qu’autre chose alors qu’ils ont Tony-dent-de-plomb à leur tête, c’est dire combien Évasion se révèle un triste représentant du film de prison.

On ne peut donc qu’être désolé de voir d’anciennes gloires comme Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger se compromettre dans un produit de ce calibre, ne s’élevant au-dessus du tout-venant du direct-to-dvd que grâce justement à son casting. Les Expendables posaient le triste constat de leur incapacité à poursuivre dans l’action et celui-ci ne leur permettra pas d’assurer la transition vers une carrière plus traditionnelle, les producteurs salopant tout à ne capitaliser que sur leurs seules stars, l’argument de leur rencontre. A en juger les récents Le Dernier rempart et Du plomb dans la tête, ils s’en sortent visiblement bien mieux lorsqu’ils travaillent chacun de leur côté. Alors ça va faire mal maintenant qu’ils sont devenus les meilleurs amis du monde, mais qu’on les sépare pour de bon !

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Critique ciné : Snowpiercer – Le Transperceneige

12 novembre, 2013

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Il y a dix-huit ans de cela, les êtres humains ont plongé la Terre dans une nouvelle ère glaciaire ayant annihilé toute forme de vie à l’exception d’une poignée de survivants confinés dans un train révolutionnaire, sans cesse en mouvement autour du globe. Faisant parti des pauvres relégués à l’arrière, Curtis est témoin depuis des années de la tyrannie instaurée par les riches de l’avant et des tentatives avortées de révolte. Jusqu’à celle-ci, qui les mène lui et les siens plus loin que leurs prédécesseurs. Mais ils ignorent qu’à mesure qu’ils passent de wagon en wagon, les insurgés se rapprochent en fait d’une terrifiante vérité

«Une grosse machine avec une âme»

A plus d’un titre, Snowpiercer – Le Transperceneige est un projet atypique, ne serait-ce que dû à sa dimension internationale rare. Coproduction américano-franco-coréenne, il s’agit en effet d’une BD française adaptée par un réalisateur sud-coréen s’expatriant pour la première fois, et pour la première fois à la tête d’une distribution où l’on ne compte plus les nationalités représentées… Atypique, donc. Mais plus encore, le long-métrage détonne par la façon dont il manipule toutes ces influences pour accoucher d’une œuvre terminale, tout à la fois déférente et innovante. Une grosse machine avec une âme et sur laquelle souffle une vraie bourrasque de liberté.

Il n’est ainsi pas très fréquent de croiser un casting à ce point hétéroclite. C’est vrai, entre les concessions faites aux besoins commerciaux (Chris Evans, étonnamment intériorisé), les kifs rendus possibles par le voyage en occident du cinéaste (Tilda Swinton allumée, Jamie Bell et John Hurt dans des rôles sur-mesure) et quelques habitués emmenés dans ses valises (Ko Ah-seong et Song Kang-ho qu’il réunit après The Host), on tient là une affiche peu commune. Multiculturel par essence, Snowpiercer va même jusqu’à respecter le fait que tous les personnages ne parlent pas la même langue, prolongeant par le fait ce qui se passait sur le tournage. C’est toutefois la force du cinéma, il n’y a pas forcément besoin de dialogue pour se faire comprendre, et les informations peuvent très bien être transmises par la seule réalisation. Surtout lorsqu’elle est confiée à quelqu’un d’aussi doué que Bong Joon-ho. De petites choses telles la relation fraternelle des deux sbires des nantis – rôles totalement muets au passage – et l’animosité de l’un d’entre eux envers Yona nous sont communiquées par un simple cadrage, ce qui offre indéniablement l’opportunité d’épaissir le récit sans l’alourdir.

Le film jouit par conséquent d’une énorme richesse autant narrative – héritée de son matériau d’origine et de son adaptation – que visuelle, la diversité des wagons et leur conception couplées à mise en scène de Bong Joon-ho permettant de ne jamais être lassé ou de se sentir coincé. Sauf, bien évidemment, lorsque c’est désiré. Franchement inspiré, mettant le moindre centime de son généreux budget à l’écran, le réalisateur est un digne représentant de la nouvelle garde sud-coréenne qui a explosé cette dernière décennie, laquelle a mis un point d’honneur à faire du spectacle sans concession et intelligent. Certaines bastons du film peuvent alors paraître chaotiques, c’est voulu et on peut toujours le regretter, mais le réalisateur prouve en plusieurs occasions qu’il peut faire l’inverse et surtout qu’il a un savoir-faire unique pour faire monter la tension, mettre en place une ambiance. A ce titre, l’avant-combat contre les cagoules constitue un monstrueux moment de cinéma, à vous filer des frissons d’excitation.

Malgré tout, c’est con à dire mais le métrage apparaît un peu comme sur des rails, conduit par un récit linéaire dont on anticipe très vite les grandes lignes. Enfin dans sa première moitié en tout cas, car la suite ménage quand même quelques surprises qui font la différence en approfondissant par exemple une allégorie politique en apparences très manichéenne, parvenant en fin de compte à se montrer édifiante (la salle de classe menée par une Alison Pill survoltée fait froid dans le dos), sans oublier la multiplication progressive de petites sous-intrigues qui donnent de l’épaisseur aux seconds rôles. Un attachement au facteur humain et au discours social démontrant qu’en dépit du déracinement, le réalisateur n’a rien troqué de son identité. On retrouve jusqu’à son humour bien spécifique, une gageure dans un blockbuster de cette envergure visant clairement le marché international – pas forcément coutumier de ces touches d’absurdes faisant irruption dans le sérieux le plus strict – et une preuve supplémentaire de l’unicité du projet.

C’est donc sans peine que le nouveau Bong Joon-ho s’inscrit en tant que représentant précieux du genre post-apocalyptique. Tout comme son The Host, qui ne ressemblait à aucun film de monstres mais en citait pléthore, Snowpiercer – Le Transperceneige fait honneur à ses prédécesseurs et s’approprie leur substance pour accoucher de quelque chose de trop unique dans les salles obscures, un blockbuster où se disputent envie sincère, respect du spectateur, intelligence et sens du spectacle. C’est tout de même dommage qu’il n’y ait quasi que la fin du monde pour réunir l’humanité dans un but commun, que ce soit résister à l’oppresseur ou faire du grand cinéma. N’en déplaise aux détracteurs de la mondialisation (vive eux), celle-ci peut en définitive avoir parfois du (très) bon.

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Critique ciné : Gravity

8 novembre, 2013

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Fraîchement formée au métier d’astronaute, le docteur Ryan Stone fait sa première sortie dans l’espace aux côtés du vétéran Matt Kowalsky, ici lui pour son dernier voyage. Une mission de routine mais tandis qu’ils réparent leur navette en extérieur, un incident se produit et des débris de satellites les percutent de plein fouet, les propulsant dans le vide. Coupés de la Terre, dérivant vers l’inconnu, ils vont alors tenter le tout pour le tout afin de s’en sortir et revenir vivants sur la planète

«Il y aura un avant / après Gravity»

Méga-carton surprise de cet automne partout où il a atterri, Gravity est en plus précédé d’une de ces réputations ultra-élogieuses comme on en voit de temps en temps surgir et qui, il faut bien le dire, rarement se démentent. Franchement, quand la presse de tous bords est à ce point derrière un projet, il y a toujours du bon à en tirer. Et cette fois-ci nous sommes d’autant plus en confiance qu’on retrouve derrière la caméra le génial Alfonso Cuaron, sans l’ombre d’un doute l’un des plus brillants réalisateurs actuellement en activité. Là où il nous laisse cependant le cul par terre, c’est que nous ne l’imaginions pas aller jusqu’à nous offrir le voyage dans l’espace dont nous ne pourrons jamais que rêver. Pour de vrai, ou tout comme.

Tout voyage nécessitant toutefois le prix de son ticket, on ne peut pas dire que le fil du récit soit franchement surprenant. Au lieu du «film concept» que laissait entendre son pitch accrocheur, c’est à dire une sorte de Buried hors de notre atmosphère, on se retrouve en fin de compte avec quelque chose de certes plus efficace mais également plus commun. Dans la veine de blockbusters tels Apollo 13 ou Space Cowboys, l’intrigue déroule donc son lot de péripéties et avaries techniques sans rien proposer de bien neuf, si ce n’est que l’on vit ça uniquement du point de vue des cosmonautes. Le parcours personnel de l’héroïne, alors essentiel, n’évite pas une symbolique parfois un peu trop appuyée (la position foetale) ou des scènes cherchant le bâton pour se faire parodier (Sandra Bullock qui fait le chien, peu importe ce que ça veut signifier, ça fait quand même marrer). Cela ne l’empêche pas pour autant de nous accrocher car il reste toujours sous-jacent à l’accident spatial, ils se nourrissent mutuellement en un fignolage scénaristique d’autant plus maîtrisé qu’il va à l’essentiel. Il ne faut évidemment pas oublier au passage la part belle due à l’interprétation des deux comédiens, sur les épaules desquels repose tout le métrage, avec Bullock trouvant un de ces grands rôles qui parcourent une filmographie en dent de scie et George Clooney ouvrant grand les vannes de son charisme comme il n’en avait pas joué depuis longtemps.

En dépit toutefois de leur talent c’est bien à celui de leur commandant, Alfonso Cuaron, que le film doit de s’élever très haut au-dessus de ses faiblesses. Le réalisateur s’adonne en effet à une démonstration de mise en scène tout bonnement hallucinante, où l’on renoue avec la maestria des plans-séquences qu’il affectionne et perfectionne encore, aidé par des CGI fleurant bon l’Oscar. Car en plus de leur lisibilité et de leur indéniable apport de réalisme, ces moments procurent ici un sentiment d’immersion plus fort que jamais, même en comparaison des saisissantes scènes croisées dans les Fils de l’homme. Il y a matière à être bluffé par la façon dont la caméra semble être elle-même en apesanteur. Comme si ça avait été filmé là-haut, sauf que le cinéaste ne s’arrête pas à la seule approche documentaire et pousse l’expérience beaucoup plus loin dans le sensitif, jusqu’à pouvoir se permettre de glisser vers des plans subjectifs absolument renversants. Du jamais-vu, vraiment, et du «qu’on-ne-verra-sûrement-jamais-en-vrai» mais que nous avons-là la chance de pouvoir toucher du bout du doigt, d’autant plus avec l’apport d’un relief pensé avec soin, nous faisant ressentir aussi bien le vertige des échelles épiques que la claustrophobie des espaces exigus. Les scènes de panique dans la station spatiale en particulier mériteraient presque à elles seules de justifier l’invention de la stéréoscopie.

De la même manière qu’il y a eu un avant / après 2001, l’odyssée de l’espace, il y aura donc un avant / après Gravity dans la représentation de l’être humain en apesanteur, perdu dans l’immensité silencieuse de l’espace. A ceci près que là où Stanley Kubrick dérivait vers des considérations philosophiques qui en ont ébranlé plus d’un, Alfonso Cuaron embraye lui sur une voie de vrai blockbuster. Les styles changent, c’est sûr, mais le talent à l’état pur est et restera toujours aussi terrassant.

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