Archive pour octobre, 2013

Critique ciné : L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet

23 octobre, 2013

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Dans une ferme isolée du Montana, l’ingénieux T.S. Spivet grandit entouré d’une famille qui ne l’a jamais vraiment compris. Ou même écouté. D’une intelligence hors du commun, le petit garçon s’occupe l’esprit en envoyant un jour les plans d’une machine révolutionnaire à un concours des plus réputés, dont il décroche la première place. Ne pouvant se résoudre à partager cela avec ses proches, il décide alors de partir seul jusqu’à Washington pour recevoir son prix. Mais la vraie raison de sa fuite, T.S. Va devoir la comprendre par lui-même

«Sorte de synthèse apaisée de son art»

Désireux de s’émanciper de sa fructueuse collaboration avec Marc Caro, Jean-Pierre Jeunet était parti aux States pour réaliser en solo Alien, la résurrection. Une expérience dont il garda peu de bons souvenirs sans jamais rien en cacher, même durant la promotion du film. On l’imaginait donc mal se confronter à nouveau au système hollywoodien et s’il est malgré tout de retour aux Amériques avec L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, c’est par le biais d’un chemin détourné : une coproduction avec le Canada lui permettant de profiter du meilleur des deux mondes, de changer d’air et toucher au rêve tout en conservant le contrôle sur son projet. Mais plus encore, c’est l’occasion pour lui de poursuivre son propre voyage, un périple parfois hésitant mais toujours passionnant…

Chez Jeunet, depuis sa scission d’avec Caro, chaque nouvel ajout à sa filmographie semble ainsi être un échappatoire au précédent, un contre-pied en forme de remise en cause personnelle. On l’a évoqué pour le quatrième Alien et il évident que le «so frenchy» Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain s’est fait en réaction à lui, tout comme Un long dimanche de fiançailles empruntait des voies très dramatiques pour se démarquer de son plus gros succès populaire. Micmacs à tire-larigot, le suivant, marquait pour sa part  un retour à la comédie afin de renouer avec un box-office plus clément sans pour autant y parvenir, bien au contraire, ne laissant qu’entrevoir un essoufflement dans la carrière d’un cinéaste toujours inventif mais plus aussi motivé. D’où l’intérêt de retraverser l’Atlantique. Et de se frotter à une technologie –les caméras stéréoscopiques– qui lui était encore étrangère. Rien de tel en effet que de relever un défi pour retrouver la niaque. Comme on pouvait alors s’y attendre de la part d’un réalisateur à ce point visuel et porté sur le high-tech (rappelez-vous combien il s’est investi dans l’émergence des CGI ou l’arrivée du Blu-Ray en France), il s’éclate avec le relief et en profite (ou plus exactement y est contraint par les lourdes caméras) pour poser davantage sa mise en scène. Il a par ce biais le temps de sculpter de magnifiques images où l’on sent comme une influence de Norman Rockwell, particulièrement dans ces scènes où le gamin côtoie des figures romanesques de la grande route américaine au fil d’un récit prenant son temps. En fait, Jeunet accomplit un peu pour les Etats-Unis et tout spécialement le Middle-West (sans y avoir tourné, un comble) ce qu’il avait fait pour notre capitale dans Amélie Poulain, il magnifie la moindre parcelle de territoire sur laquelle se pose sa caméra.

Le français s’amuse d’ailleurs beaucoup du fait qu’on attend toujours de lui un successeur direct au métrage qui révéla Audrey Tautou. L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet paraît ainsi en reprendre beaucoup d’artifices et le fait effectivement (la voix over, l’attachement aux petits détails…) sauf que le ton ne pourrait être plus différent de son fantasme parisien, de sa légèreté et de son optimisme de chaque instant. Même la forme du road-movie, d’ordinaire source naturelle d’entrain, consiste pour beaucoup en définitive ici en un gamin qui déprime dans un camping-car arrimé à un train, seul la plupart du temps. Peu de péripéties, des rencontres assez anodines (vu comme il se fait rare, on aurait aimé davantage de Dominique Pinon) et une gravité prenant souvent le pas sur l’humour ou l’émerveillement, nous sommes clairement devant une sorte de anti-Maman, j’ai raté l’avion ! –il faut voir comment on insiste sur la douloureuse conséquence d’un cascade qu’on penserait simplement marrante ou tout du moins anodine– alors qu’on aurait très facilement pu tomber dedans avec cette histoire. Surtout que le discours n’est pas toujours très finaud, principalement lorsqu’il s’agit d’exprimer la contradiction entre gens «vrais» de la campagne et ceux tout en faussetés de la ville. Heureusement alors, le cœur du métrage n’est pas là mais dans un drame familial découvert au fur et à mesure que le jeune héros, par sa fuite, s’y confronte en fin de compte. Une contradiction qui sous-tend l’ensemble du projet et dont le malaise –maîtrisé– explose en un final touchant, grâce à un casting excellent (la révélation Kyle Catlett, une Helena Bonham Carter toujours aussi en phase) et des personnages croqués avec le talent dont sait faire preuve Jeunet (le père en profite particulièrement).

Difficile donc de parler de film de la maturité pour un artiste ayant déjà une aussi solide carrière derrière lui mais en dépit de cela, comme ne pas voir dans L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet une sorte de synthèse apaisée de son art, l’aboutissement d’années d’expérimentations et hésitations ? Ou bien le cinéaste n’en a-t-il pas fini de ses pérégrinations artistiques et celui-ci ne constitue-t-il qu’une nouvelle étape dans sa filmographie, avant l’attendu revirement ? Pour notre part, on parierait que Jean-Pierre Jeunet a toujours la bougeotte et lorsqu’il atteindra la prochaine étape de son voyage, nous serons-là à l’attendre.

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Critique ciné : Machete Kills

8 octobre, 2013

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Toujours entre deux combats, Machete est appelé à l’aide par le président des Etats-Unis, le pays de l’Oncle Sam étant sous le coup d’une menace terroriste atomique. Car de l’autre côté du mur, au Mexique, un révolutionnaire schizophrène menace d’envoyer un missile si jamais l’armée américaine ne fait pas ingérence et vient au sud pour détruire une fois pour toutes les cartels. C’est là que débarque Machete, avec un plan des plus simples : éliminer le rebelle barjo. Mais rien ne va se passer comme prévu et bientôt le mercenaire à l’arme blanche découvre que la conspiration se joue bien plus haut, jusqu’aux étoiles

«Un délire bien plus space que prévu»

Robert Rodriguez, c’est l’exemple-type du vrai-faux glandeur dont la légende n’est plus à faire, un cinéaste hyper-actif (il n’y a qu’à voir le nombre de postes qu’il tient sur chacun de ses projets) pondant des films comme autant de coups de tête et de coups de cœur, tout ça dans son propre jardin. Littéralement. Absent des écrans français depuis quelques temps puisque son Spy Kids 4 (en odorama… bah ouais) est toujours inédit chez nous, le fauteur de troubles revient ainsi avec un Machete Kills pas des plus surprenants au premier abord, cette suite reprenant la formule grindhouse / films de potes dans laquelle il semble de plus en plus s’enfermer (à n’en pas douter au passage, son Sin City 2 devrait s’en ressentir plus fort encore). A la différence toutefois du premier chapitre qu’il n’avait que co-réalisé, le texan est ce coup-ci seul aux commandes et il en profite pour emmener le mexicain buriné dans un délire bien plus space que prévu, justifiant à lui seul ce qui n’aurait pu être qu’une vaine redite.

Pour apprécier le film, cela nécessite alors quand même un sacré recul. Il y a en effet de quoi être déstabilisé face à l’alternance entre des scènes carrément stylées et d’autres franchement embarrassantes (certains dialogues sont à pleurer de nullité) même en sachant qu’il s’agit-là de l’essence du projet, qui se joue des codes et tics des films d’exploitation underground. Impossible de ne pas se demande à quel point cela cache les faiblesses d’un Rodriguez qu’on sait pas trop fignoleur, sans oublier celles d’un Danny Trejo qui n’a jamais été très expressif. Mais cela passe malgré tout, en grande part parce qu’on sent comme toujours avec lui le plaisir du cinéaste derrière chaque plan, sa joie à se complaire dans le fun à tout prix. On rencontre ainsi une inventivité bien vicieuse dans l’élaboration des mises à mort, certaines allant même jusqu’à rappeler du Destination Finale dans leur mécanique inattendue. Et pour ne rien changer la galerie de seconds rôles, servie par un casting de stars long comme le joujou préféré de Machete à tel point que plusieurs d’entre elles interprètent le même personnage (l’étonnant Caméléon), contient quelques savoureuses pépites. Charlie Sheen – ou Carlos Estevez comme on l’appelle ici – en président macho des USA et Mel Gibson en super-méchant (il finit même par revêtir une cape !) valent leur pesant de cacahuètes et abondent dans l’idée que nous ne sommes pas là pour nous prendre la tête de par leur jeu outrancier, totalement dans l’esprit décomplexé des séries Z.

Décomplexé, Rodriguez l’a été également dans la rédaction de son script. Voire j’m'en-foutiste, ça dépend du point de vue. En plus du trousième degré, il faudra donc être en mesure de digérer en parallèle une intrigue particulièrement décousue, dont l’apparente stupidité cache en fait des enjeux proprement extraterrestres ne se dévoilant qu’au fur et à mesure. Pas simple de suivre le fil, le changement de genre en cours de route ajoutant encore au bordel ambiant. En fait, le réalisateur veut faire de la série Machete une véritable saga, un Seigneur des anneaux de l’humour gras et du massacre craspec. Ou plus exactement un Star Wars à en juger les nombreux clins d’oeil directs faits ici à la création de Lucas, ainsi que la direction prise par l’intrigue. On pensait que le faux trailer en guise de pré-générique n’était qu’une blague mais non, Rodriguez nous annonce d’emblée de jeu la suite du film qu’on va voir (c’est dire combien il a confiance dans son système autarcique) ! Il veut définitivement emmener son héros dans les étoiles et est prêt pour cela à nous laisser sur une fin ouverte frustrante, renforçant toujours plus ce sentiment de scénario bancal. En dépit des défauts évidents de Machete Kills, cela n’en rend donc sa suite que plus indispensable car par-delà le plaisir insatiable de voir Danny Trejo découper du gugusse à l’arme blanche, il y a le plaisir inextinguible à voir Machete Kills Again… In Space !

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