Critique ciné : The Grandmaster

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De 1936 aux années cinquante, le parcours de plusieurs grands maîtres du kung-fu dont Ip Man, le combattant le plus respecté de Foshan. Dans ces temps de changements et profonds bouleversements, ils sont les derniers représentants d’un code d’honneur dans lequel certains se perdent et d’autres trouvent leur force. Vengeance, respect, amour impossible, l’existence est un combat au moins aussi dangereux et compliqué que celui des coups

«Fans de kung-fu, passez votre chemin»

Réalisateur très apprécié des festivals du monde entier, connu pour son jusqu’au boutisme qui le pousse souvent à travailler jusqu’à la dernière minute et à rendre sa copie en retard, Wong Kar-Wai s’était toujours inscrit jusque-là dans la catégorie des artistes élitistes. C’était donc une grosse surprise que de le voir s’atteler à The Grandmaster car bien que ses drames esthétisants l’aient amené à flirter avec le cinéma de genre, la science-fiction par exemple à l’occasion de 2046, il ne l’avait jamais fait de manière aussi frontale et encore moins sur un genre aussi populaire. Les vieilles habitudes ont cependant la peau dure, et c’est dans la douleur que le métrage a vu le jour : production épique étalée sur plusieurs années et parsemée de problèmes (arrêts, blessures…), changement de titre avec un passage au singulier loin d’être anodin, pas même de scénario lorsqu’ils ont commencé à tourner… Forcément, il n’y a pas besoin de chercher très loin pour trouver d’où le projet prend l’eau.

Avec ce film, Wong Kar-Wai veut ainsi clairement faire le Il était une fois en Amérique du kung-fu. Une filiation sautant aux yeux lors d’une dernière bobine qui en réemploie certains motifs (la fumerie d’opium) et le même ton de nostalgie mélancolique, sans compter la reprise du Deborah’s Theme de Ennio Morricone qui enfonce le clou. Raisonnablement, il n’est toutefois pas possible de rivaliser avec l’ampleur du chef d’oeuvre de Sergio Leone sur une durée de deux heures, surtout quand on sent dans de telles proportions le fantôme des heures de rushes qui sont restées dans la salle de montage. Trop de travail dessus, trop intellectualisée, la narration de The Grandmaster est en effet éclatée au point qu’elle en perd tout sens, et il se passe souvent des choses à l’écran sans qu’on comprenne pourquoi. On peut toujours se dire qu’il nous manque des références historiques pour combler les blancs mais ça ne change rien au fait que des intrigues surgissent et disparaissent sans plus d’explication (la Lame, la femme de Ip Man) dans ce qui aurait tout de même dû être une forme épurée du projet original, recentrée sur la vie du fameux maître de Bruce Lee. Or le cinéaste n’a pu se résoudre à abandonner ses idées de grandeur, le désir de mettre en images sa fresque des grands maîtres, tout comme il n’a pas plus voulu oublier ses considérations sur l’art martial. A l’histoire bancale s’ajoutent donc des dialogues sans queue ni tête où l’on nous balance des grandes phrases de vieux sage, d’autant plus déconnectées que le remontage de chacal fait que les paroles sont souvent prononcées par des personnages dont on ne voit pas le visage quand nous n’avons pas carrément droit à de la voix-over.

En fait, on sent bien qu’il a abandonné en cours de route l’idée d’être intelligible pour laisser une très grande place à l’image, au travers d’un travail pictural plein d’afféteries. Joli, The Grandmaster l’est donc. Magnifique même du début à la fin. Mais il est également copieusement alourdi par un recours systématique aux ralentis, lesquels en s’ajoutant à l’intrigue décousue finissent d’en anéantir le rythme. Comme tout bon cinéaste de festival qui se respecte, Wong Kar-Wai donne donc l’impression de se regarder un peu trop filmer, mais parvient-il néanmoins à surprendre dans le nouveau registre qu’il a décidé d’explorer ? Ce ne sera pas vraiment le cas de l’habitué Tony Leung qui, s’il a eu beau s’être entraîné et avoir payé de sa personne, n’est pas toujours convaincant dans l’action, ce qu »ils tentent de cacher lors de scènes sur-découpées. Les combats sous la pluie dégagent ainsi une puissance indéniable mais sont bordéliques au possible, tandis que les autres profitent heureusement des talents conjoints du réalisateur et du chorégraphe Yuen Woo-Ping sans révolutionner néanmoins quoi que ce soit. La seule vraie valeur ajoutée est en fin de compte le travail visuel de Wong Kar-Wai, qui atteint par moment une grâce percutante. Ceci dit, le tournage en plusieurs étapes donne parfois le sentiment que le cinéaste oubliait ce qu’il avait déjà tourné, et des choses en viennent à se répéter : les combats sous la pluie sont quand même très similaires, il y a sans arrêt des mecs qui passent à travers des fenêtres… Rien n’aidant à atteindre l’originalité que nous étions en droit d’attendre de ce projet hors du commun.

Fans de kung-fu plus traditionnel, passez alors votre chemin car même si cet art a rarement tant resplendi sur un écran, dans une débauche visuelle entravée déjà par un montage plus sensitif que narratif, il le fait sous un tel fatras d’artifices que le spectacle prend vite la tête plus qu’autre chose. The Grandmaster, bien qu’il avait tout pour, ne nous réconciliera donc pas avec le réalisateur hongkongais. Les festivaliers peuvent le garder pour eux.

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Une Réponse à “Critique ciné : The Grandmaster”

  1. ta d loi du cine dit :

    Wong Kar-Wai comme « cinéaste de festival », je retiendrai l’expression…
    Pour la Lame, à mon avis, c’est juste un « héros secondaire », qui utilise son art du combat pour le « crime » et non pas seulement « pour la gloire », et son chemin croise celui de l’héroïne…
    Il me semble que vous êtes un peu dur pour le film tel qu’il existe aujourd’hui, par rapport à « tous les autres films » qui auraient pu exister / être montés (rien qu’avec le matériel tourné). A suivre dans quelques années?

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