Archive pour avril, 2013

Critique ciné : The Grandmaster

25 avril, 2013

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De 1936 aux années cinquante, le parcours de plusieurs grands maîtres du kung-fu dont Ip Man, le combattant le plus respecté de Foshan. Dans ces temps de changements et profonds bouleversements, ils sont les derniers représentants d’un code d’honneur dans lequel certains se perdent et d’autres trouvent leur force. Vengeance, respect, amour impossible, l’existence est un combat au moins aussi dangereux et compliqué que celui des coups

«Fans de kung-fu, passez votre chemin»

Réalisateur très apprécié des festivals du monde entier, connu pour son jusqu’au boutisme qui le pousse souvent à travailler jusqu’à la dernière minute et à rendre sa copie en retard, Wong Kar-Wai s’était toujours inscrit jusque-là dans la catégorie des artistes élitistes. C’était donc une grosse surprise que de le voir s’atteler à The Grandmaster car bien que ses drames esthétisants l’aient amené à flirter avec le cinéma de genre, la science-fiction par exemple à l’occasion de 2046, il ne l’avait jamais fait de manière aussi frontale et encore moins sur un genre aussi populaire. Les vieilles habitudes ont cependant la peau dure, et c’est dans la douleur que le métrage a vu le jour : production épique étalée sur plusieurs années et parsemée de problèmes (arrêts, blessures…), changement de titre avec un passage au singulier loin d’être anodin, pas même de scénario lorsqu’ils ont commencé à tourner… Forcément, il n’y a pas besoin de chercher très loin pour trouver d’où le projet prend l’eau.

Avec ce film, Wong Kar-Wai veut ainsi clairement faire le Il était une fois en Amérique du kung-fu. Une filiation sautant aux yeux lors d’une dernière bobine qui en réemploie certains motifs (la fumerie d’opium) et le même ton de nostalgie mélancolique, sans compter la reprise du Deborah’s Theme de Ennio Morricone qui enfonce le clou. Raisonnablement, il n’est toutefois pas possible de rivaliser avec l’ampleur du chef d’oeuvre de Sergio Leone sur une durée de deux heures, surtout quand on sent dans de telles proportions le fantôme des heures de rushes qui sont restées dans la salle de montage. Trop de travail dessus, trop intellectualisée, la narration de The Grandmaster est en effet éclatée au point qu’elle en perd tout sens, et il se passe souvent des choses à l’écran sans qu’on comprenne pourquoi. On peut toujours se dire qu’il nous manque des références historiques pour combler les blancs mais ça ne change rien au fait que des intrigues surgissent et disparaissent sans plus d’explication (la Lame, la femme de Ip Man) dans ce qui aurait tout de même dû être une forme épurée du projet original, recentrée sur la vie du fameux maître de Bruce Lee. Or le cinéaste n’a pu se résoudre à abandonner ses idées de grandeur, le désir de mettre en images sa fresque des grands maîtres, tout comme il n’a pas plus voulu oublier ses considérations sur l’art martial. A l’histoire bancale s’ajoutent donc des dialogues sans queue ni tête où l’on nous balance des grandes phrases de vieux sage, d’autant plus déconnectées que le remontage de chacal fait que les paroles sont souvent prononcées par des personnages dont on ne voit pas le visage quand nous n’avons pas carrément droit à de la voix-over.

En fait, on sent bien qu’il a abandonné en cours de route l’idée d’être intelligible pour laisser une très grande place à l’image, au travers d’un travail pictural plein d’afféteries. Joli, The Grandmaster l’est donc. Magnifique même du début à la fin. Mais il est également copieusement alourdi par un recours systématique aux ralentis, lesquels en s’ajoutant à l’intrigue décousue finissent d’en anéantir le rythme. Comme tout bon cinéaste de festival qui se respecte, Wong Kar-Wai donne donc l’impression de se regarder un peu trop filmer, mais parvient-il néanmoins à surprendre dans le nouveau registre qu’il a décidé d’explorer ? Ce ne sera pas vraiment le cas de l’habitué Tony Leung qui, s’il a eu beau s’être entraîné et avoir payé de sa personne, n’est pas toujours convaincant dans l’action, ce qu »ils tentent de cacher lors de scènes sur-découpées. Les combats sous la pluie dégagent ainsi une puissance indéniable mais sont bordéliques au possible, tandis que les autres profitent heureusement des talents conjoints du réalisateur et du chorégraphe Yuen Woo-Ping sans révolutionner néanmoins quoi que ce soit. La seule vraie valeur ajoutée est en fin de compte le travail visuel de Wong Kar-Wai, qui atteint par moment une grâce percutante. Ceci dit, le tournage en plusieurs étapes donne parfois le sentiment que le cinéaste oubliait ce qu’il avait déjà tourné, et des choses en viennent à se répéter : les combats sous la pluie sont quand même très similaires, il y a sans arrêt des mecs qui passent à travers des fenêtres… Rien n’aidant à atteindre l’originalité que nous étions en droit d’attendre de ce projet hors du commun.

Fans de kung-fu plus traditionnel, passez alors votre chemin car même si cet art a rarement tant resplendi sur un écran, dans une débauche visuelle entravée déjà par un montage plus sensitif que narratif, il le fait sous un tel fatras d’artifices que le spectacle prend vite la tête plus qu’autre chose. The Grandmaster, bien qu’il avait tout pour, ne nous réconciliera donc pas avec le réalisateur hongkongais. Les festivaliers peuvent le garder pour eux.

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Critique ciné : Oblivion

15 avril, 2013

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Il y a de cela plusieurs années, une race extraterrestre belliqueuse a envahi la Terre. La réponse de l’humanité fut alors sans appel et grâce à la puissance nucléaire, la menace fut réduite à néant. Au prix toutefois du monde, la surface de la planète étant devenu invivable. Les survivants se sont ainsi réfugiés dans une station spatiale et ne doivent leur salut qu’à certains restés derrière, pour assurer l’entretien des stations d’énergie. Jack Harper est de ceux-là et s’il a subi comme les autres l’effacement obligatoire de la mémoire, le souvenir de la Terre continue de le hanter. Mais lorsque des caissons cryogéniques tombent un jour du ciel avec des humains à l’intérieur, il va découvrir une vérité qu’il n’aurait jamais imaginée

«Certains collaborateurs, même les plus éloignés, peuvent également saper le travail»

Sorti de nulle part comme son confrère Rupert Wyatt (La Planète des singes : les origines) pour se retrouver aux commandes d’un blockbuster remettant au goût du jour une licence culte, Joseph Kosinski avait surpris pas mal de monde grâce à son Tron : l’héritage, péloche SF et geek faisant preuve d’un sens certain du spectacle. C’est donc avec impatience que nous attendions son second effort, pour juger de ce que vaut vraiment le bonhomme. Savoir s’il s’agissait d’un coup de bol. Et le voici en la personne de Oblivion, tiré d’une obscure bande dessinée que le réalisateur avait lui-même créé il y a de cela quelques années sous la bannière Radical Comics. Il s’en retrouve par conséquent doublement responsable des forces et faiblesses du film, parce qu’il doit assumer la confiance qu’il met dans son histoire au point de l’exhumer ainsi, mais il ne faut pas oublier que certains de ses collaborateurs – même les plus éloignés – peuvent également saper le travail.

La réussite de son trip cybernétique n’était alors pas due au hasard car Kosinski confirme ici qu’il est loin d’être un manche avec une caméra. Que ce soit dans l’imagerie post-apocalyptique ou celle d’architectures épurées (la maison céleste rappelle beaucoup le penthouse de Kevin Flynn), il livre en effet des visions d’une beauté cristalline et en même temps pas exemptes d’une fibre anxiogène. La scène du bain de minuit durant la tempête est spécialement éloquente sur ce point, et le reste de la bande témoigne de sa capacité à magnifier la désolation tout comme à rendre honneur aux merveilles de la nature, épaulé par la très belle lumière du chevelu récemment oscarisé Claudio Miranda (L’Odyssée de Pi). Son approche de la technologie s’avère de plus aussi intelligente que dans la suite de Tron, avec d’une part des véhicules très cool et cinégéniques (mention spéciale à l’insectoïde Techoptère) et d’autre part des drones particulièrement bien personnifiés, lesquels deviennent de vrais cerbères aux accents mythologiques et des personnages à part entière. Mais surtout, Kosinski convainc par la façon qu’il a d’insuffler une réelle grandeur dans sa réalisation, un indéniable caractère épique que ce soit dans le contemplatif – la bande originale (composée en partie par le groupe français M83) rappelant celle de Daft Punk fait souvent des merveilles – ou dans l’action, au travers d’envolées de fureur toujours parfaitement lisibles et que l’on pourrait assimiler à du Star Wars auteurisant. Comme il le faisait sentir avec son précédent travail, le jeune réalisateur est donc décidément très à l’aise dans la science-fiction.

C’est pourtant bien de ce côté-là que le bât va malheureusement blesser quelque peu, vis à vis de ce qu’il fait du genre et de son récit. Passons sur la petite gêne de voir Tom Cruise – chantre de la scientologie comme chacun sait – devenir un martyr dans un récit faisant l’apologie du sacrifice pour se concentrer sur les problèmes qui comptent réellement, à savoir donc les lacunes du scénario. Sans trop en dire de peur de déflorer le seul twist inattendu du métrage, certains concepts de science-fiction sont ainsi utilisés de bien curieuse manière, à l’encontre d’une tradition au raisonnement pourtant implacable. Mais plus encore c’est dans les maladresses d’une histoire ne sachant pas cacher ses retournements de situation (l’argument de la mémoire effacée est tout de même fortement soupçonnable, tout comme l’utilisation de la numérotation) que ça coince, Oblivion se voulant comme un film à tiroirs nous conduisant de surprise en surprise. Raté. D’autant que la campagne de promotion s’était déjà bien chargée de déflorer le mystère, lourdement même (rappelez-vous l’utilisation par deux fois du même plan de Morgan Freeman). Pour peu qu’on se souvienne un chouïa des trailers, on comprend ainsi au bout de cinq, dix minutes les tenants et aboutissants de l’intrigue, la faute à un monologue trop explicatif permettant d’agencer avec certitude les pièces du puzzle. Et si la première partie du métrage en reste malgré tout belle à pleurer, elle perd cruellement en intérêt, le spectateur attendant l’irruption des nœuds narratifs pour que ça se débloque et (peut-être) être enfin un peu surpris.

Si Oblivion lui permet donc de ne laisser planer aucun doute sur ses talents de réalisateur, Joseph Kosinski s’y avère en revanche bien moins concluant au poste de scénariste, son intrigue ayant un potentiel de suspense qu’il ne parvient pas à exploiter correctement. Il faut dire aussi qu’il n’est pas aidé par une communication d’un déplorable comme on ne l’a pas vu depuis longtemps, gâchant les cartouches du film dans le seul but de racoler. Soit, il faut vendre des tickets, mais ne vaut-il pas mieux laisser les qualités de l’oeuvre s’en charger plutôt que de les atténuer à trop en dire, trop en montrer ? On connaît la réponse, et on espère que Kosinski s’en rappellera lui-aussi pour son prochain effort qu’il nous tarde déjà de découvrir.

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Critique ciné : G.I. Joe – Conspiration

9 avril, 2013

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Infiltrée dans les plus hautes sphères du gouvernement américain, l’organisation secrète et diabolique Cobra s’apprête à prendre le contrôle du monde mais doit pour cela se débarrasser auparavant de son pire ennemi, les G.I. Joe’s. Suite à une mission, la faction d’élite tombe ainsi dans un piège et se fait annihiler à l’exception de quelques chanceux, qui ressortent de là avec une furieuse envie de se venger. Et de sauver le monde, au passage. Heureusement, ils pourront compter sur le coup de main d’une légende pour y parvenir

« Le seul exploit du film est d’être encore plus mal fichu que le premier»

Galvanisée par le succès de ses pétaradants Transformers, la société de jouets Hasbro a bien évidemment voulu adapter d’autres de ses licences guerrières sans toutefois parvenir au même succès. En tout cas financier car pour ce qui est de la qualité ils font preuve d’une belle constance dans le médiocre, voire pire. Battleship a ainsi coulé à pic au box office (touché !) et quant à G.I. Joe : le réveil du Cobra, il ne fut sauvé que par ses ventes en vidéo. De quoi accorder le feu vert à ce G.I. Joe : Conspiration annoncé par le final du film de Stephen Sommers. Une suite voulant se donner des airs de blockbuster de rang A avec son casting de stars lorsque le premier jouait au contraire la carte de visages peu connus, de seconds couteaux. Qu’on ne s’y trompe pas toutefois, le seul exploit accompli par ce nouveau volet est d’être encore plus mal fichu que son prédécesseur, ce qui n’est pas peu dire.

En premier lieu, et même si on ne va absolument pas voir ce genre de péloche pour cela, il faut noter la catastrophe scénaristique d’anthologie à laquelle nous sommes confrontés. Pris dans son ensemble, le script donne l’impression qu’il a été rédigé par des gamins dopés au glucose et non par le duo responsable du marrant Bienvenue à Zombieland, avec une intrigue aussi linéaire que bateau et chiante. En fait elle rappelle plus un épisode de la série animée G.I. Joe qu’autre chose, surtout avec son grand méchant qui fait de la figuration avant de s’enfuir inopinément dès que ça chauffe, pour mieux revenir la semaine suivante. Une débâcle que renforcent encore des dialogues sans queue ni tête nous laissant comme face à un montage de bande-annonce de plus d’une heure et demi, ou bien des personnages apparaissant on ne sait d’où si ce n’est du besoin de satisfaire le fan-service (voir à ce titre le retournement de veste particulièrement stupide d’un des méchants). A ce niveau ce n’est même plus servir la soupe, c’est chier directement dans l’assiette.

Mais c’est lorsqu’on y regarde de plus près que ça fait le plus mal, avec quantité d’éléments charriant une philosophie pour le moins gerbante. Le personnage de Bruce Willis, le fondateur des Joe’s et l’un des arguments les plus aguicheurs de cette suite, est ainsi un modèle de gros con réactionnaire avec des armes planquées partout chez lui et la date de l’indépendance américaine comme code de coffre-fort. Déjà que la franchise glorifiait le patriotisme, maintenant elle glorifie aussi ceux qui le font. Et que serait le nationalisme bourrin sans un peu de sexisme bas du front ? Les rôles féminins n’ont donc franchement rien de glorieux puisque les femmes sont réduites à de simples faire-valoirs sexy. Et cela même par leurs collègues, les missions de Lady Jaye consistant par deux fois à user de ses charmes pour détourner l’intention… Go macho, go ! Ceci dit, le beau-sexe n’a pas trop de quoi se plaindre car tout le monde est logé à la même déplorable enseigne, tous souffrant d’une absence complète de charisme jusqu’à Dwayne Johnson, alors que celui-ci s’était fait une spécialité de briller même dans les pires merdes. Seul Channing Tatum bénéficie en fait d’un effort pour être rendu un minimum sympathique, et c’est uniquement parce qu’il va être sacrifié dès la première bobine.

L’action peut-elle alors rattraper le coup ? Après tout, le premier film de la franchise partageait des défauts presque aussi graves tout en parvenant à s’articuler autour de séquences fortes, complètement nawakesques mais véritablement impressionnantes. On n’en trouvera que deux ici – entraperçues dans les différents trailers (le combat sur la falaise et l’explosion de Londres) – et autant le dire tout de suite, elles sont aussi foirées que les autres scènes d’action du métrage. En tout et pour tout, ça se résume à un déferlement idiot d’explosions shootées par une caméra épileptique. Le réalisateur John M. Chu est peut-être très fort pour filmer danseurs (Sexy Dance 2 et 3) et chanteurs (Justin Bieber : Never Say Never) mais c’est tout autre chose que de dompter un actioner, et il se vautre ainsi dans les grandes largeurs puisqu’on ne trouvera rien ou presque à sauver de son travail. Cela rappelle ce qu’on a vu il y a peu de temps avec Tommy Wirkola sur Hansel & Gretel : Witch Hunters (autre production dans laquelle MGM a mis son nez), où l’acte de réalisation semble se limiter à la simple élaboration de gadgets et de détails cool.

Ce qui s’avère évidemment insuffisant, et G.I. Joe : Conspiration souffre donc de sa conception au rabais, sans la moindre ambition cinématographique, que tente de camoufler un sens de l’esbroufe bien digne de publicistes pour jouets. De loin, la boîte est jolie ; mais à peine l’a-t-on ouvert que ça nous reste entre les mains, comme la bonne grosse camelote que c’est.

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Critique ciné : Jack le chasseur de géants

4 avril, 2013

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D’un côté, Jack est né pauvre et a été élevé par son oncle fermier suite au décès de ses parents. De l’autre, Isabelle est une princesse n’ayant jamais manqué de rien de sa vie. Tout séparait ces jeunes gens si ce n’est leur croyance indéfectible dans les légendes d’autrefois, racontant comment des haricots magiques permirent aux géants de descendre de leur citadelle céleste et comment un roi glorieux les y renvoya. Mais à peine se rencontrent-ils et tombent amoureux que la légende se reproduit, jetant une nouvelle ombre gargantuesque sur le royaume

«Singer a sauté sur l’opportunité de réinvestir ce qui a nourri son imaginaire»

Magie et contes de fées sont décidément très en vogue en ce moment dans les salles et de la même manière que pouvait nous surprendre le recrutement de Sam Raimi par Disney pour Le Monde fantastique d’Oz, l’arrivée du cartésien Bryan Singer sur Jack le chasseur de géants – blockbuster à mille lieues de ses précédents travaux – avait de quoi laisser dubitatif. Faut-il y voir une manière pour lui de se refaire une virginité auprès des studios après le semi-échec de son Walkyrie ? Peut-être bien, mais en partie seulement alors. Car comme ce qui s’était passé avec le réalisateur des Evil Dead, celui de Usual Suspects a en fait sauté sur l’opportunité qu’on lui offrait de réinvestir ce qui a nourri son imaginaire et cela se ressent fortement au visionnage.

C’est donc une vraie surprise que de le voir sur ce type de projet, son cinéma n’ayant jamais versé dans la fantaisie. Même lorsqu’il portait à l’écran X-Men, péloche maousse s’il en est, il le faisait en effet sans céder au fan-service (rappelez-vous la levée de boucliers des lecteurs devant les premières images) ni sans se dépareiller de son goût pour le réalisme. Une approche osée qui a finalement fait école, tout particulièrement chez le concurrent DC Comics pour qui il a commis Superman Returns, et que Singer abandonne ici complètement pour la première fois. Exception faite de l’épilogue, son film prend ainsi place dans un univers foncièrement féerique (voir la direction artistique aux nombreuses influences) avec une candeur et un émerveillement rappelant les films d’aventure que produisait Hollywood dans les années 40 jusqu’à la fin des 70′s. Du Voleur de Bagdad aux œuvres de Ray Harryhausen, avant la mode du space-opera et l’avènement du numérique. Sans le moindre second degré ou post-modernisme, il mêle les histoires du Brave petit tailleur et de Jack et le haricot magique en y adjoignant des touches de chevalerie arthurienne, une pureté des sentiments vieille école. On se rappelle effectivement qu’il a bossé sur un remake de Excalibur avant que ça ne tombe à l’eau et il a passé sa frustration dans Jack le chasseur de géants, lui prodiguant d’une certaine manière le lustre des grands récits classiques du Moyen-Age. Parce qu’il voulait mettre en images un conte, un vrai (sans valeur moralisatrice prédominante toutefois), avec la production-value d’aujourd’hui mais le feeling d’hier.

Le truc, c’est que Singer n’a pas du tout une vision rose bonbon du conte de fées, il le conçoit davantage dans la veine des modèles cités plus haut que dans celle popularisée par Disney et consorts. Or c’est précisément ce que ses confrères producteurs devaient attendre de lui, histoire de marcher dans les très rentables traces du Alice au pays des merveilles de Burton. Une exigence qu’il est difficile de refuser lorsqu’on est à la tête d’un budget de 200 millions de dollars, et le réalisateur s’y plie bon gré, mal gré, faisant naître chez le métrage une curieuse petite schizophrénie. Aux aspirations les plus hautes répondent ainsi les blagues les plus basses à grand renfort de pets de géants et de vannes foireuses, pour beaucoup du fait des méchants qui n’y gagnent pas en crédibilité. De même, on sent l’envie du cinéaste de livrer un spectacle épique plus proche du Seigneur des anneaux que du tout-venant de la fantasy pour kids (la très impressionnante charge des géants parle pour elle) et ne s’épargnant pas une cruauté propre aux contes d’autrefois, où les géants ne font pas dans la dentelle et s’imposent comme de véritables ogres. Sauf qu’on ne lui laisse rien développer ou montrer de tout cela, toute la violence est hors-champ afin bien sûr de ne pas choquer les plus jeunes membres du public.

La vision de Bryan Singer perd par le fait en âpreté et rigueur mais fort heureusement, cela n’entame pas le capital merveilleux de son film ni sa capacité à divertir. L’échec cinglant de Jack le chasseur de géants au box office US l’a alors contraint à revenir à la franchise X-Men pour un nouvel épisode, X-Men : Days of Future Past (la voilà sa vraie tentative de rachat auprès des studios) ; mais qu’importe, car cette récréation aura permis de découvrir une nouvelle facette chez un artiste qu’on imaginait incapable de se lâcher, limite psychorigide. On se trompait. Et on se demande bien comment cette expérience influera sur ses retrouvailles avec les mutants de Marvel.

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