Critique ciné : Lincoln

lincoln_daniel day-lewis_sadie foster_tommy lee jones_steven spielberg_affiche_poster

Durant ses derniers mois de vie, Abraham Lincoln réalisa l’acte le plus important de son existence, celui qui allait le propulser au rang des figures historiques majeures, en signant l’abolition de l’esclavage sur le territoire américain. En signant la fin de la guerre de Sécession. Et en signant sa propre mort. Mais derrière la légende qui s’est bâtie au fil du temps, nous découvrons l’homme et l’événement sous un nouveau jour de complexité politique et humaine

«Son génie se pare d’une austérité déroutante»

Toujours prompt à défendre la cause afro-américaine – parmi d’autres – comme en attestent La Couleur pourpre ou plus récemment Amistad, Steven Spielberg caressait en toute logique depuis fort longtemps l’envie de réaliser un film sur Abraham Lincoln, le président (et héros) américain qui mit fin à l’esclavage. Reporté en plusieurs occasions, endeuillé par le désistement de Liam Neeson qui fut longtemps attaché au rôle-titre, Lincoln est malgré tout parvenu à voir le jour car rien ne peut empêcher le tout-puissant réalisateur de faire les péloches qu’il désire, et voici donc dans les salles obscures son regard sur la vie du barbu au haut-de-forme. Ou plus exactement sur ses derniers mois d’existence, durant lesquels il fit voter le treizième amendement et mit un terme à la guerre de Sécession. Une grande page d’Histoire que Spielberg veut nous faire découvrir en coulisses, au-delà de la légende et des cours scolaires vite brossés, en un portrait intimiste et contrasté. Dommage qu’il oublie au passage sont statut de roi du divertissement : cela aurait sûrement apporté un peu d’allant à ce qu’il faut bien qualifier d’énorme couloir de dialogues.

Spielberg a ainsi beau avoir prouvé par le passé qu’il pouvait nous passionner avec n’importe quel sujet (sérieux, l’histoire d’un mec coincé dans la zone de transit d’un aéroport…), force est de reconnaître qu’il se montre ici pour la première fois un brin indigeste. Comme quoi tout arrive, hein, et encore plus facilement lorsqu’on conçoit son métrage sur la seule base de ses dialogues. Il s’agit bien sûr d’une volonté assumée de la part des artistes du film, on le voit clairement dans la manière qu’ils ont de vouloir transformer cela en force avec tout le talent qui est le leur. Le script de Tony Kushner (Munich) propose de son côté des joutes verbales faisant honneur à la profession d’avocat de l’ancien président, souvent d’une finesse et d’un lyrisme rappelant le théâtre, et dont la complexité nous épargne trop de manichéisme (la figure de «Honest Abe» en prend pour son grade). Quant à la mise en scène de Spielberg, elle est toujours autant en accord avec son sujet et marche directement dans les traces de certains de ses illustres modèles tel John Ford, entre classe et classicisme. Lincoln assure en fait sérieusement à tous les niveaux, il ne vole aucunement ses multiples nominations aux Oscars, mais il n’empêche… plus de deux heures de dialogue pur et simple, ça peut aisément entamer l’attention du spectateur. D’autant que l’ensemble ne manque pas de paraître statique, figé, puisqu’on passe énormément de temps autour de tables ou en session et que tout le monde ne cesse de parler en restant bien assis. Même alors sous la caméra de Spielberg, ça peine à nous émouvoir.

L’issue sans surprise du récit n’arrange rien, tout comme le fait de suivre uniquement un Lincoln vieux et affaibli : décidément, il n’y a rien pour apporter une quelconque touche de dynamisme à l’ensemble. L’interprétation sans faille de Daniel Day-Lewis n’y change rien, son seul charisme ne suffit pas à nous transcender sur une telle durée. Et nous sommes d’ailleurs tellement abreuvés de palabres que l’émotion s’en retrouve étouffée (les scènes intimistes avec sa femme en souffrent particulièrement). Quitte alors à vouloir adopter un point de vue original sur la vie de Lincoln, ils auraient dû le faire en adoptant celui de tout le petit monde gravitant autour de lui, surtout que l’on a droit à un casting de seconds rôles d’un luxe rare où se croisent vieux briscards (Tommy Lee Jones, Hal Holbrook…) et les valeurs sûres d’aujourd’hui (Joseph Gordon-Levitt, Jackie Earle Haley, Michael Stuhlbarg, Walton Goggins… que du très bon). On pouvait par exemple garder un sujet très similaire avec une intrigue beaucoup plus vivante en se focalisant sur les pieds nickelés oeuvrant dans l’ombre afin de réunir des voix pour Lincoln, joués par un trio d’acteurs impeccables (Tim Blake Nelson, James Spader et John Hawkes) et à l’alchimie immédiatement effective. Les meilleures – et trop rares – scènes du métrage.

Lincoln représente donc une déception rare dans la filmographie de Steven Spielberg, à la hauteur de l’attente autours du projet, en cela que son génie se pare d’une austérité déroutante et finissant même par virer au rébarbatif. Jamais on n’aurait cru avoir à dire de ça d’un de ses travaux, franchement, mais en même temps jamais son cinéma n’avait ressemblé à cela. On pourra bien alors arguer qu’il s’agit de grand cinéma, et on aura foutrement raison, ça ne fait pourtant pas un pli : Abraham Lincoln : Chasseur de vampires était autrement plus fun dans le genre biopic. Et imaginez un peu si Spielby en avait assumé la réalisation. Ah, les rendez-vous manqués et ceux qu’on aurait mieux fait de manquer…

Critique ciné : Lincoln dans Cinema Cinema 02-150x7503-150x100 dans Cinema Cinema04-150x75

Laisser un commentaire