Critique ciné : Le Hobbit – un voyage inattendu

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Soixante ans avant que la communauté de l’anneau se forme, Bilbon Sacquet était un hobbit menant une existence tout ce qu’il y a de plus paisible, sans la moindre surprise. Jusqu’au jour où le magicien Gandalf débarque chez lui, accompagné de treize nains voulant l’emmener avec eux dans une quête pour reconquérir leur foyer, désormais occupé par un terrifiant dragon. D’abord réticent rien qu’à l’idée de quitter la Comté, Bilbon finit néanmoins par s’engager dans ce périple riche en merveilles et danger. Mais quelque part sur la Terre du Milieu, dans l’ombre, une menace bien plus grande et ancienne se réveille

«La vraie apocalypse de cette fin 2012»

Pas la peine de le nier, cela fait un bon bout de temps qu’on piaffe d’impatience à l’idée de retourner sur la Terre du Milieu. C’est même un euphémisme vu comme on a dû se ronger le frein en attendant que soit adapté Bilbo le hobbit, le premier roman de J.R.R. Tolkien, autant pour la claque magistrale que nous avait mise la trilogie du Seigneur des anneaux – et que nous espérions bien sûr reprendre avec joie – que pour les nombreux tracas ayant parsemé la création de ce Le Hobbit – un voyage inattendu, au point que nous avons même craint un moment de ne jamais le voir. Et pourtant, ça y est. Le voilà enfin dans les salles. Gloire. Miracle. Le plus beau cadeau de Noël dont on pouvait rêver. A ceci près qu’une fois le paquet ouvert, ce qui s’annonçait comme le film de l’année s’avère en fin de compte la vraie apocalypse de cette fin 2012…

Jamais deux sans trois

Déjà, était-ce une bonne idée de passer des deux films prévus au départ à trois ? Sans aborder l’aspect mercantile d’une telle décision, on peut légitimement se poser la question quand on constate ici quelques longueurs, des redites avec certaines scènes qui font un peu doublon. Telles celles concernant la méfiance de Thorin envers Bilbon doublée de la sienne à son propre égard, promue au rang de thématique pivot de cet épisode pour qu’il en ait au moins une. Parce que dans sa restructuration en trois parties, l’oeuvre a clairement perdu de son équilibre narratif. En témoigne le fait que nous n’ayons pas droit ici à la mort d’un méchant d’importance (sérieux, le roi gobelin n’est pas franchement une menace), pas même l’orque blanc spécialement étoffé pour la version ciné et dont c’était sans l’ombre d’un doute la fonction originale. Paradoxe de ce découpage, Le Hobbit – un voyage inattendu donne alors quand même l’impression d’avoir sous les yeux un montage mal-dégrossi, où l’on aurait laissé des scènes qui auraient normalement été coupées. Tout ça pour atteindre une durée indéniablement épique, comme si elle était la preuve indubitable qu’on avait véritablement besoin de trois films pour raconter cette histoire.

Sauf qu’en dépit de cette généreuse durée, ce premier chapitre trouve en plus le moyen de ne pas gâter ses personnages. Les nains ne peuvent ainsi se targuer d’être tous introduits proprement et encore moins d’être tous mis en valeur, ce que réussissait pourtant très bien à faire La Communauté de l’anneau avec à peine moins de membres (et en moins de temps). Excepté leur leader Thorin, ils manquent d’individualité pour la plupart et fonctionnent avant tout comme un groupe, certains ne faisant encore pour l’instant que de la figuration. Même le hobbit en titre ne coupe pas à ce traitement hésitant car la narration n’est en définitive pas tant centrée que ça sur sa personne, on ne s’intéresse pas trop à ce qu’il ressent et on a même le sentiment de l’abandonner un bon moment en milieu de péloche. Forcément, c’est le genre de choses pouvant se produire lorsqu’on veut greffer une intrigue imposante à une histoire qui n’en demandait pas tant.

Une intrigue pour les lier

C’est qu’il faut pouvoir reconnaître tout de suite la filiation entre le voyage de Bilbon et celui de Frodon, autant dans le fond que dans la forme, et cela encore plus après que Jackson ait repris les rênes de cette nouvelle adaptation. Hormis donc les petites touches à la del Toro, rien n’a bougé d’un poil en Terre du Milieu et on note au passage une certaine tendance du néo-zélandais à l’auto-citation, pas mal de scènes faisant fortement écho à d’autres du Seigneur des anneaux. On trouve par exemple des plans directement empruntés (Gandalf appelant les aigles à la rescousse) mais aussi et surtout de très grosses similitudes dans la structure. C’est un peu comme si on repartait pour le même périple, vraiment. Plus problématique encore, l’aspect «re-création» mêlé au ton davantage léger de cette trilogie fait qu’on y frôle parfois la parodie, en particulier avec une Galadriel éthérée au possible (magnifique volte-face) et des décalages auxquels nous n’étions pas préparés, résultant d’un script bien moins serré que ce à quoi nous avaient habitué le réalisateur, Fran Walsh et Philippa Boyens.

De manière générale, les rajouts pour se rattacher à la première trilogie s’intègrent en effet plutôt mal au corps de l’oeuvre, leur cohabitation semble forcée car ils ne partagent pas les mêmes enjeux et se déroulent en parallèle. Sans oublier que cela entraîne de vraies ruptures de ton entre la menace qui gronde – le retour de Sauron – et les scènes beaucoup plus «fantasy pour kids» tirées du bouquin de Tolkien. Les trolls à la mode Trois Stooges, les chansons à la limite de la comédie musicale, voilà qui ne fait pas bien sérieux quand le Mal ultime rôde et n’aide en rien à créer une unité. A l’image de la scène du conseil de Fondcombe, entre clins d’oeil complice et discours alarmiste, et pour le coup tellement annexe que même la compagnie des nains se barre sans rien en avoir à faire… Tout ça nous fait d’autant plus regretter que Guillermo del Toro ne soit pas resté au poste de réalisateur pour imposer sa marque et donner au film une personnalité plus affirmée, nous devrons juste nous contenter des beaux restes de son travail de pré-production dont un roi gobelin dont il ne peut renier la paternité.

La pire décision au monde

Et puis surtout, surtout, del Toro n’aurait lui peut-être pas pris cette décision totalement absurde de tourner avec le procédé «High Frame Rate», c’est à dire en 48 images / seconde à la place des 24 habituelles afin de se rapprocher davantage de la vision humaine. Pour les malchanceux qui découvriront le film sous cette forme dans des salles spécialement équipées pour l’occasion (Le Hobbit est le premier long-métrage filmé de la sorte), il faut donc s’attendre à un choc face à cette horreur absolue allant totalement à l’encontre de l’esthétique cinématographique. Où l’immersion et la définition tant promises se traduisent surtout dans l’impression que tout est en accéléré. Hautement perturbant, et même pire puisque ce rendu va jusqu’à réduire à néant tout le travail pharaonique de réalisation. Avec une ironie qu’on ne goûte guère, la caméra «Epic» utilisée par Jackson détruit ainsi l’aspect épique de son métrage en privant d’ampleur le moindre mouvement, que ce soient ceux des acteurs ou de la caméra, pour ce qu’il convient d’appeler un gâchis de chaque instant. Pourquoi le réalisateur a choisi d’innover dans cette voie, c’est à n’y rien comprendre. Soit il est devenu aveugle, soit il veut nous dégoutter d’aller au cinéma car sur une télévision, au moins, on peut couper ce genre d’option. Peut-être donc bien que c’est l’avenir, et peut-être même qu’on s’habituera un jour, mais pour l’instant c’est surtout de la merde.

On l’espère alors, nombre des problèmes rencontrés avec Le Hobbit – un voyage inattendu finiront sûrement par se résoudre d’eux-mêmes : les lacunes et blancs du scénario devraient être comblés à l’occasion des deux autres volets, et le HFR pourra retourner aux oubliettes dès la sortie en Blu-Ray. Pourtant, dans ces conditions et en particulier à cause du 48 images / seconde, ce premier chapitre passe pour un rendez-vous manqué où l’on devine sans cesse le chef d’oeuvre (Peter Jackson n’est pas n’importe qui quand même, et on navigue dans les mêmes strates qu’avec la trilogie du Seigneur des anneaux) sans jamais pouvoir le ressentir (enculé de HFR, sois maudit !). L’avenir corrigera donc le tir, il le doit, mais putain… jamais je n’aurais cru sortir de là en étant à ce point déçu.

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