Archive pour octobre, 2012

Critique ciné : Skyfall

28 octobre, 2012

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Envoyé en mission à Istanbul, James Bond échoue à récupérer une liste d’agents infiltrés dans des organisations terroristes et passe pour mort aux yeux de ses supérieurs. Mais tandis qu’il profite de la vie dans tous ses excès sur une plage perdue, un ennemi inconnu s’en prend directement au MI6 en faisant exploser ses locaux. Ne pouvant rester de marbre face à cette agression, Bond revient alors en Angleterre avec la ferme intention de mettre hors d’état de nuire son responsable, d’autant qu’il semble avoir M pour cible prioritaire

«Une transition intimiste dans la carrière de 007»

Pour célébrer ses cinquante ans de bons et loyaux services sur grand écran, le plus fameux des agents secrets revient avec un vingt-troisième épisode, Skyfall, qui prolonge la veine réaliste qui est la sienne depuis l’arrivée de Daniel Craig sur la série. Ou en tout cas, c’est ce que nous amenait à penser l’élection de Sam Mendes pour en assurer la réalisation. Un cinéaste rare et pas spécialement versé dans le blockbuster ou le spectaculaire, il faut le dire, son seul simili-essai en la matière étant Les Sentiers de la perdition. Pourtant, à l’image de ce choix des plus surprenants, cette nouvelle aventure de James Bond a de quoi nous prendre au dépourvu.

Dès l’inévitable séquence pré-générique, déjà, quelque chose nous apparaît comme curieux. En effet, alors que nous avons été habitués à voir 007 s’essayer à de nouvelles choses au fur et à mesure des films (par exemple, la séquence de parkour dans Casino Royale), celle-ci fait montre d’une volonté très claire de revenir à une certaine tradition, d’oeuvrer dans la cascade old-school. Attention, cette séquence de course-poursuite n’en est pas moins monstrueusement remuante et variée, mais il est indéniable qu’elle a été pensée pour flatter le fan de la première heure. Parce que même si la saga a pris un nouveau tournant il y a quelques années, inspirée par le succès des Jason Bourne, ce cinquantième anniversaire impose d’être commémoratif. Q a ainsi beau se moquer gentiment de Bond – et des spectateurs – à propos des attentes quant aux gadgets, il n’empêche qu’il est lui de retour pour la première fois depuis Meurs un autre jour, tout comme la fameuse Aston Martin DB5. Par petites touches progressives, nous voyons réapparaître James Bond sous sa forme classique et cela se transforme même en jeu avec nous, comme lorsqu’il parvient enfin à se raser et «redevient lui-même» dixit la bond-girl du moment. Le métrage renoue plus encore avec les heures de gloire de la franchise grâce à son méchant (impeccable Javier Bardem), d’un charisme tel que nous n’en avions pas croisé depuis longtemps. La réalisation soignant particulièrement ses apparitions, il rappelle presque parfois dans son aura le Joker de The Dark Knight, à l’image de cette brutale intrusion lors d’un procès, et trouve sa place dans le panthéon des nemesis les plus retorses de l’espion britannique.

A l’évidence, Sam Mendes se régale donc plus qu’un Marc Forster à intégrer la légende bondienne. Il avoue d’ailleurs avoir ainsi concrétisé un vieux rêve et cela se ressent dans sa mise en scène inspirée et élégante, cultivant le leitmotiv des silhouettes cachées dans l’obscurité au point de flirter parfois avec le fantasmagorique (les éclairages sont absolument magnifiques). Mais on ne se refait pas et Mendes, connu pour ses drames banlieusards tels American Beauty ou Les Noces rebelles, livre en fin de compte un Bond intimiste, motivé par ses personnages et leurs relations plutôt que par une quelconque crise internationale comme à l’accoutumée. Les bond-girls ont par conséquent rarement été aussi accessoires (sauf si l’on considère Judi Dench comme l’une d’entre elles) et l’on se focalise comme jamais sur les interrogations et zones d’ombre du héros : la vieillesse, ses origines, sa relation au MI6 et à M… Le tout entrant en résonance avec les propres motivations et parcours du rôle de Bardem, n’en rendant leur confrontation que plus évocatrice. Sachant cela, on pourra malgré tout être déconcerté par une dernière partie n’ayant rien en commun avec la tradition bondienne, que ce soit dans son cadre ou son action, car jamais les enjeux de l’intrigue n’ont été si personnels. Du pur inédit dans la saga.

Nous sommes donc encore plus sur le cul lorsque nous comprenons que la fin de Skyfall fait la liaison avec les précédents longs-métrages, tout spécialement ceux de la période Sean Connery, achevant d’inscrire les trois derniers volets comme des préquelles déguisées en reboot. Surprenant de faire cela à l’occasion d’un épisode à ce point unique mais finalement, pour un cinquantième anniversaire, ne vaut-il pas mieux marquer le coup ? L’avenir nous dira en tout cas si les légions de fans ont été réceptives à cette transition (presque une parenthèse) intimiste dans la carrière de 007 et surtout, si l’agent reviendra au style qui était sien avant la refonte de Casino Royale, ce que pourrait impliquer ce vingt-troisième opus. Après tout, nous ne sommes plus à une grosse surprise près.

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Critique ciné : Astérix et Obélix Au Service de sa Majesté

26 octobre, 2012

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Dans son expansion insatiable de l’Empire romain, César conduit ses légions jusqu’aux confins du monde connu, l’île de Brittania, avec un plan imparable : attaquer tous les jours à dix-sept heure, quand les bretons ne peuvent faire autrement que de boire de l’eau chaude. Incapables de se défendre, ils n’ont alors d’autre choix que de demander de l’aide à leurs voisins gaulois et tout spécialement au petit village qui depuis toujours résiste à l’envahisseur. Déjà bien occupés avec le jeune Goudurix mais toujours prêts à casser du légionnaire frais, Astérix et Obélix partent avec un tonneau de potion magique à remettre à la reine des bretons

«Ce sont définitivement les acteurs qui sauvent l’affaire»

Parce que les fans et spectateurs ne furent pas les seuls à trouver embarrassant Astérix aux Jeux Olympiques, les détenteurs des droits de la fameuse bande-dessinée ont pour ce quatrième volet été bien plus regardants quant à ceux à qui ils allaient confier leur poule aux œufs d’or. Exit donc le producteur / réalisateur Thomas Langmann et ses caprices d’enfant gâté et bienvenue à Laurent Tirard, qui a gagné sa place sur Astérix et Obélix : Au Service de sa Majesté en adaptant précédemment l’univers de Goscinny par le biais du Petit Nicolas, avec le plébiscite qu’on sait. Légitime, le cinéaste l’est ainsi aux yeux des gardiens du temple. Mais va-t-on pour autant atteindre les cimes foulées par Alain Chabat avec son délire égyptien ?

Il faut déjà reconnaître une chose à Tirard, il sait retranscrire sur pellicule le feeling des médias qu’il adapte, qu’ils soient littéraires ou dessinés. Exception faite de quelques curieux choix de casting tels Gérard Jugnot en capitaine des pirates ou Michel Duchaussoy en Abraracourcix, sa vision de la bd de Goscinny et Uderzo est ainsi immédiatement reconnaissable et malgré tout rafraîchissante, grâce à des décors magnifiques (le swinging Londonium, le cottage couvert de végétation…) dont la série s’est fait une gageure. Ils sont en plus gratifiés ici pour la première fois d’une 3D joliment immersive (moins dans les décors naturels irlandais, mais bon) sans être tape à l’oeil. Le gros point fort de Tirard est que sa mise en scène ne se contente pas de reproduire une esthétique, elle s’avère aussi bien capable de reproduire la dynamique des cases d’une BD que d’utiliser la force d’évocation du cinéma (voir l’arrivée des bateaux romains à travers la brume). Cela lui permet d’être en même temps déférent et de justifier la transposition sur grand écran, ainsi que de placer quelques références cinéphiles bien senties en un second degré à la Chabat sans tomber dans les excès hype du troisième film. Que du bon en apparence.

Sauf qu’il existe un gros, un très gros couac au niveau de l’écriture. Pour commencer le mélange des deux tomes, dans le cas présent Astérix chez les bretons et Astérix et les normands, est toujours une idée un peu casse-gueule par ce qu’on prend le risque – à trop en avoir – de ne rien traiter vraiment. Ce qui se produit ici, malheureusement. Les enjeux de l’histoire s’avèrent en effet peu excitants car trop nombreux et trop peu connectés les uns aux autres à l’image : par exemple, excepté Dany Boon, les normands ne croisent même pas la route des deux gaulois ! C’était bien la peine de les faire venir de si loin ! Omniprésentes, les intrigues amoureuses auraient alors été en mesure de relier le tout si elles ne traitaient de faux problèmes (les allusions homosexuelles sont marrantes et bien vues mais contredisent ce qu’on connaît des personnages dans leurs autres aventures) et n’étaient condamnées à ne rien pouvoir changer, puisqu’on doit retrouver le même point de départ à chaque épisode. Elles en deviennent par le fait inutiles. Au moins autant d’ailleurs que les scènes avec César (discutable Fabrice Luchini), lesquelles dénotent encore plus qu’elles sont quasiment les seules à ne pas aborder les questions du cœur. De quoi achever de déliter l’intrigue et casser le rythme.

L’humour rattrape quand même le coup avec d’abord Edouard Baer, qui revient cette fois sur la série par la grande porte. Bien que simple second rôle, il était l’un des plus drôles de Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre et ici il transforme le petit héros moustachu pour le meilleur. Préférant s’éloigner du personnage original pour se démarquer des interprétations de ses successeurs, on retrouve son humour avec ses tirades perchées mais en plus, il apporte un petit côté pathétique plutôt rigolo à Astérix. L’autre pourvoyeur de bons rires est alors la relève, le jeune Vincent Lacoste dans le rôle de Goudurix, débonnairement hilarant comme à son habitude et cela sans tomber dans la dérive de l’ado casse-bonbons, même lorsqu’il fait mumuse avec les BB Brunes. Entre ces deux-là et le restant d’un casting à la hauteur du monument national qu’est la bande-dessinée, chacun trouvera de quoi se dérider. Laurent Tirard a donc beau offre un joli écrin aux créations de Goscinny et Uderzo, ce sont définitivement les acteurs qui sauvent Astérix et Obélix : Au Service de sa Majesté des fluctuations de son script. A croire que personne n’arrivera à recréer la potion magique de Chabat.

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Critique ciné : Taken 2

16 octobre, 2012

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Depuis qu’il a sauvé sa fille d’une tentative de kidnapping à Paris, l’ex-agent de la CIA Bryan Mills tente de se rapprocher d’elle et de sa mère. Alors quand une mission de protection le conduit à Istanbul, il propose aux deux femmes de sa vie de le retrouver là-bas pour passer quelques jours de vacances et – peut-être – renouer des liens n’ayant pas totalement disparu. C’était sans compter sur les familles des criminels tués lors du séjour dans la capitale française, avides de revanche et prêts à tout pour faire souffrir Mills

«Dans le nauséeux du polar bien à droite de la droite»

Succès surprise au box-office et première vraie consécration internationale pour une production Europa Corp., le rentre-dedans Taken appelait forcément à une suite. A l’américaine, quoi, histoire de capitaliser fastoche sur cette lucrative réussite. Le réalisateur Pierre Morel n’étant toutefois plus trop en odeur de sainteté depuis le semi-échec de son From Paris with Love, c’est l’habituel Olivier Megaton que l’on retrouve aux commandes de ce Taken 2. Un cinéaste dont nous attendions beaucoup au commencement mais comme en atteste la qualité déclinante de ses derniers efforts (rappelez-vous le choc en découvrant que Colombiana parvenait à être encore plus faiblard que Le Transporteur 3), il est définitivement devenu un yes-man démotivé pour le compte du père Besson.

Entendons-nous, Megaton reste malgré tout l’efficace faiseur d’images que nous connaissons, capable comme toujours de créer cette esthétique très léchée qui nous ferait presque redécouvrir Istanbul. D’autant que même si l’on passe beaucoup de temps dans des caves, le film nous trimbale également dans des décors assez originaux. Mais la grande nouveauté ici, c’est qu’il n’est pas fichu de nous livrer ici une seule scène d’action potable. Pas une seule. Montage et cadrages semblent en fait pensés uniquement pour rendre les bastons illisibles, certainement pour cacher le fait que Liam Neeson – aux abonnés absents – est crédible lorsqu’il s’agit de flinguer ou torturer mais largement moins quand il faut distribuer les mandales. C’est con pour celui dont on attendait la confirmation tardive d’action hero, pas très à l’aise dans sa grande carcasse. Et pourtant lors de la baston finale nous n’avons pas peur pour lui mais pour le méchant (!), joué par le chorégraphe / cascadeur Alain Figlarz qui en impose mais est aussi bien plus petit que Neeson. Entre ça et la réalisation à la ramasse, on a forcément du mal à frémir même devant le climax.

Et ce n’est que l’un de ces nombreux choix qui nous font nous demander si on se fout pas ouvertement de notre gueule : le cynisme des productions Besson – où le spectateur est pris pour un imbécile – a encore de beaux jours devant lui. Il n’y a qu’à se pencher sur le scénario truffé d’aberrations pour s’en convaincre et cela dès le lourdingue premier quart d’heure aux Etats-Unis, lénifiant de bêtise à flirter avec la comédie familiale et dégoulinant de raccourcis grossiers (le bouche-trou de Famke Janssen réduit à une voiture démarrant en trombe). Puis tout s’accélère une fois arrivé en Turquie : Neeson qui se repère à l’oreille, «l’ado» peu dégourdie à qui on demande d’aller balancer joyeusement des grenades sur Istanbul, les dialogues à la ramasse et des motifs qui se répètent ad nauseam (ah, ces coups de fil auxquels on ne répond pas)… Du grand n’importe quoi où le réalisme hardboiled du premier film ne peut subsister car Taken 2 joue davantage la carte de l’excès, du comic-book.

Ce qui aurait pu être cool s’il ne réussissait à côté à être encore plus douteux que son prédécesseur. Le premier film était en effet réac mais s’assumait comme tel alors que celui-ci l’est tout autant, si ce n’est plus même (les regards angoissés de Maggie Grace chaque fois qu’elle croise une femme voilée, les manœuvres malhonnêtes pour que le couple séparé se reforme…), et y ajoute encore une hypocrisie de chaque instant. Les responsables veulent ainsi nous faire croire qu’ils se rachètent une conscience vis-à-vis de la violence expéditive de Taken sauf que leur approche de la vengeance n’amène que des réflexions d’un ridicule achevé, car niées par absolument tout ce qu’on voit dans le métrage. Par exemple, vouloir rendre le méchant plus humain alors que se pose dès le départ un dilemme (venger un kidnappeur) faisant qu’on ne peut pas prendre parti pour lui. Et cela culmine dans l’ultime proposition que lui fait Neeson pour briser le cercle de la vendetta, équivalant à un «pouce !» de cour de récré comme s’il tirait un trait sur la grosse vingtaine de gusses qu’il a exterminés depuis le début. Le vrai problème de Taken 2 n’est donc pas qu’il réutilise sans se fouler l’argument du premier (voir le fameux speech du papa-poule au téléphone) mais qu’il y ajoute une mauvaise foi hallucinante, le plongeant plus encore dans le nauséeux du polar bien à droite de la droite. Qui plus est, le pathétique spectacle proposé par Olivier Megaton ne rattrapant cela en rien, on cherche encore ce qu’il y aurait à sauver du film. Bryan Mills trouverait peut-être, lui, mais pour nous c’est foutu.

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Critique ciné : Le Magasin des suicides

15 octobre, 2012

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Vous trouvez la vie trop dure ? Vous vous sentez piégé dans une spirale de mésaventures et drames ? Vous voulez en finir avec tout ça ? Aucun soucis puisque la maison Tuvache – spécialiste en la matière depuis plusieurs générations – vous proposera à son «Magasin des suicides» tout le nécessaire pour mettre fin à vos jours efficacement… et à des prix défiant toute concurrence ! Mais lorsque la patronne accouche du petit Alan, un bambin à la joie de vivre inébranlable, les choses ne seront plus jamais les mêmes dans le quartier

«Le message positiviste passe en dépit de ses lacunes»

Spécialiste de la comédie à succès que l’on a jamais vraiment pris au sérieux malgré ses fréquentes excursions dans le cinéma dramatique, Patrice Leconte a de plus vu sa cote de popularité au box-office baisser radicalement ces dernières années, au point qu’il en est même venu – dégoutté – à annoncer prématurément sa retraite. Un caprice sur lequel il a eu tôt fait de revenir puisque le revoici déjà en salles avec Le Magasin des suicides, adapté du roman éponyme de Jean Teulé. Son premier film d’animation, et l’occasion – peut-être ? – de retrouver du plaisir et de la joie là où ils se faisaient de plus en plus rares. Pour lui comme pour les spectateurs.

Cette grande première pour lui n’implique toutefois en rien qu’on ne va pas lui chercher des casseroles. Bien au contraire. C’est ainsi qu’il s’est vu accusé un peu partout par la critique de faire du sous-Tim Burton avec ce film, ce à quoi on peut rapidement conclure si l’on considère que l’humour noir est l’exclusivité du freak de Burbank. En fait, la seule vraie ressemblance entre le dernier Leconte et les œuvres de Burton se situe au niveau de la bande originale d’Etienne Perruchon (Les Bronzés 3), aux très forts accents Elfman-esques il est vrai dans ses musiques comme ses chansons. Mais les sources d’inspiration du réalisateur vont bien au-delà de cela et son métrage fait aussi bien penser aux livres illustrés pour enfants qu’à la bande dessinée européenne classique, révélant un talent d’illustrateur qui lui vient certainement de ses années au magazine Pilote. Il donne en tout cas une substance et un charme indéniables aux créations graphiques de Régis Vidal et Florian Thouret, deux des principaux membres de la société Caribara (Foot 2 rue).

Les références ci-dessus au dessin sur papier ne sont pas anodines car il y a un vrai côté «à-plat» dans le visuel du Magasin des suicides, à cause duquel on lui a d’ailleurs reproché sa conversion en 3D, jugée par le fait inutile. Certains plans en font pourtant un très joli usage telle la plongée sur la ville lors de l’aérienne introduction, avec un pigeon neurasthénique qu’on identifie aisément au cinéaste. Et si l’on passe outre une animation parfois guère supérieure à du Flash sur internet, on profite en définitive d’une très agréable esthétique rappelant les livres pop-up.

Pour autant, on ne recommandera pas le film pas aux plus jeunes enfants, même ceux sachant rester stoïques devant des univers gentiment horrifiques. Ce film-ci va en effet relativement loin dans les références et sujets adultes car à l’ambiance générale plutôt glauque, les suicidés pleuvant littéralement du ciel, il faut ajouter de très surprenantes scènes de violence du père envers son fils Alan, dont l’intensité dépasse de loin les étranglements d’un Homer Simpson. Avec sa conclusion changée par rapport au livre original, l’optimisme finit néanmoins par l’emporter ici, Patrice Leconte ayant à l’évidence besoin de reprendre son pied à faire des films et dans ce but, quoi de mieux que de lutter contre la grisaille ambiante ? Moins décalé qu’il n’y paraît par rapport à notre monde (les affiches de films à peine modifiées en attestent), celui du métrage y fait gagner en à-propos à sa morale et le remède à la morosité n’en est plus si caricatural que ça.

Reste le problème du manque d’ampleur de l’histoire, l’intrigue autour d’Alan souffrant d’un développement trop ténu. La faute à une durée des plus courtes (1h19 générique de fin compris) qui s’avère en plus vampirisée par les nombreuses chansons, lesquelles ne sont pas toujours incroyables (ça donne beaucoup l’impression de se répéter) ni propres à faire avancer le schmilblick. Patrice Leconte fait cependant preuve d’un tel humour et d’une telle jouissance avec Le Magasin des suicides que le message positiviste passe en dépit de ses lacunes. L’expérience animée a d’ailleurs tant plu au réalisateur qu’il s’est déjà attelé à son second effort en la matière, Music !, où nous découvrirons un monde dans lequel la musique est interdite. L’occasion de continuer dans la bonne humeur et de rattraper ses petites fautes de «débutant» ?

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Critique ciné : Savages

4 octobre, 2012

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Amis d’enfance, Ben et Chon partagent absolument tout : leurs passions, leur maison, leur florissante affaire de cannabis et leur petite amie, la magnifique O. Producteurs d’une herbe à la qualité exceptionnelle, ils attirent sur eux l’attention d’un cartel mexicain désireux de s’associer à leur business. A tout prix. C’est pourquoi, lorsque les deux hommes refusent la proposition qui leur est faite, O est kidnappée pour faire pression sur eux. Condamnés alors à suivre les ordres, ils vont chercher un moyen de récupérer la femme de leur vie et s’extirper de ce traquenard

«Une belle énergie qui se disperse un peu trop»

Nous ayant fait craindre le pire avec son larmoyant World Trade Center, Oliver Stone avait ensuite retrouvé la niaque comme en attestait le culotté W. : l’improbable président, sorti en salles alors que Bush était toujours aux commandes de la Maison-Blanche. Preuve de son désir de remonter la pente mais aussi de rassurer les fans, il continue depuis lors de nous faire du pied en revisitant sa filmographie et ses plus grands moments. On pense bien sûr à la grosse surprise de l’avoir vu s’atteler en 2010 à un Wall Street 2, sans oublier le Pinkville en stand-by qui le replongera dans la guerre du Vietnam, le drame fondateur de son cinéma. Et aujourd’hui avec Savages, on l’imagine revenu sous le soleil écrasant du thriller sulfureux à la U Turn. Un pressentiment que nous aurons tôt fait de voir nié par le métrage.

Parce qu’à l’évidence, vue l’énergie déployée par la réalisation de Stone, le film qu’il revisite ici est l’un de ses plus grands chefs d’oeuvre, l’ultra-controversé Tueurs nés. Même goût de la provoc’, même thème de la jeunesse criminelle – bien que l’approche soit radicalement différente – mais surtout, c’est bien la mise en scène qui établit cette parenté. Sans aller aussi loin dans le délire et l’effervescence qu’avec le trip scénarisé par Tarantino (mais comment cela aurait-il été possible ?), on retrouve indéniablement quelque chose de son grain de folie dans la manière de triturer la matière film. Jusqu’à faire de nous les victimes d’un jeu de dupes particulièrement audacieux, pour ne pas dire presque déplacé, lors du climax. Qu’on se rassure en tout cas, le réalisateur de soixante-six ans n’a rien perdu du mordant de ses jeunes années. Il faut dire aussi qu’il est en terrain familier avec Savages, l’intrigue paraissant bâtie autours de ses goûts et obsessions même si ce n’est que par petites touches. Ou de très grosses, comme lorsqu’il s’agit de faire l’apologie du cannabis dont il est un fervent défenseur et consommateur depuis maintenant des décennies. Le scénario est toutefois loin de se contenter de cela puisqu’on pourrait le qualifier de «thriller pluriel», où de nombreux sous-genres et motifs (le «rise and fall movie», la séquestration, les braquages…) sont abordés sous un angle inédit.

Sur la longueur, toutes ces bonnes choses n’empêchent cependant pas le film d’accuser une grosse baisse de tension. La faute à la volonté du réalisateur que tous ses personnages bénéficient d’une caractérisation à plusieurs facettes, qu’aucun ne soit réduit à un stéréotype ou un emploi unilatéral, au point qu’ils sont tous les «sauvages» du titre et s’insultent mutuellement comme tel. Présenter tous leurs aspects prend alors évidemment du temps et ralentit par le fait le rythme de l’action, celui de la narration (on perd trop de vue les deux héros en cours de route), mais cela a également un effet beaucoup plus insidieux. Si l’on prend par exemple le personnage de Benicio del Toro, lequel s’annonçait comme une machine à tuer implacable et vicieuse, cette approche est en effet à double-tranchant puisqu’il en impose de moins en moins à mesure qu’on creuse son humanité, qu’on le voit douter ou se faire sermonner par sa boss. Et encore nous avons de la chance, car ses scènes de repas de famille ont été coupées au montage !

Malgré tout, grâce au casting impeccable, l’ensemble tient debout. Bon, John Travolta cabotine un brin mais c’est un vrai plaisir que de retrouver Salma Hayek, qu’on n’avait pas vu depuis longtemps dans autre chose que des caméos, ou d’apprécier Blake Lively cassant son image de Gossip Girl. La grosse surprise vient néanmoins du duo d’acteurs principaux, avec un Taylor Kitsch bien plus intense que ce à quoi il nous avait habitué tandis que Aaron Johnson – l’apprenti super-héros de Kick-Ass – s’avère proprement méconnaissable. Grâce à eux tous et à la mise en scène, Savages parvient donc à ne pas s’embourber et continue de nous rassurer quant à la suite de la carrière de Oliver Stone, lequel possède toujours une belle énergie même s’il se disperse un peu trop ici. Ce n’est pas pour ce coup-ci alors on attendra juste patiemment qu’il veuille bien nous livrer un nouveau putain de chef d’oeuvre, parce qu’il a encore à l’évidence des choses à dire et à montrer.

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Critique ciné : Des hommes sans loi

3 octobre, 2012

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Durant la Prohibition, dans les montagnes reculées de Virginie, les frères Bondurant sont considérés parmi les contrebandiers comme des légendes, autant pour leur alcool maison que pour leur incroyable faculté à résister à la mort. Ce n’est toutefois pas assez pour Jack, le plus jeune de la fratrie, qui rêve devant les voitures et beaux costumes des plus célèbres bandits. Convaincant ses frères de l’opportunité qui s’offre à eux, ils commencent alors à étendre leur activité illégale. Mais ce faisant, ils vont attirer sur eux l’attention de personnes peu recommandables, quel que soit le côté de la loi où elles se trouvent

«La légende est plus vivante que jamais»

Après s’être réappropriés les codes du western pour aborder l’histoire australienne dans The Proposition, John La Route Hillcoat et le chanteur / scénariste Nick Cave reviennent au genre mais cette fois, ils le font sur les terres de l’Oncle Sam. Pour boucler la boucle ? Que nenni, car les deux lascars s’adonnent de nouveaux à la transposition avec Des hommes sans loi. A l’époque de la Prohibition dans le cas présent, et dans une Virginie en fin de compte pas si éloignée que ça du Farwest. Mais qu’importent les variations, ce qui compte est que les mythes demeurent et se perpétuent.

Et pour y parvenir, le film a tout l’arsenal qu’il faut avec son «histoire vraie» pas piquée des hannetons, tirée du roman The Wettest County in the World de Matt Bondurant. Déjà, il faut reconnaître que les histoires de fratries trouvent toujours un fort écho chez les spectateurs, qui peuvent aisément se reconnaître dans ces sentiments filiaux et les endosser. Puis par les temps qui courent, il y a bien sûr quelque chose de forcément attrayant chez ces types refusant les pressions du pouvoir et se démerdant pour s’extirper de la crise, en faisant leur business tranquille dans leur coin. Mais surtout, même si les frères Bondurant ne sont pas foncièrement violents et constituent donc des bandits «sympathiques», ce sont les légendes les entourant – présentées d’entrée de jeu par le narrateur et flirtant avec le fantastique rural – qui leur donnent une classe véritablement impressionnante, une putain d’aura. De plus en plus mastoc à chaque film, Tom Hardy fait ainsi montre d’un charisme énorme, sa simple présence imposant un respect palpable.

En recréant ici un vrai fantasme cinéphilique, le réalisateur John Hillcoat a en fait mis en place un terrain idéal afin de laisser s’épanouir ces figures plus grandes que nature, ces (anti)héros d’un autre temps. C’est très étonnant alors lorsqu’on compare leurs ambitions et leurs sujets mais en fin de compte, Des hommes sans loi parvient mieux que le Public Enemies de Michael Mann à retranscrire notre vision idéalisée du banditisme de la Prohibition. Son romantisme belliqueux. Des choix musicaux à l’inspiration esthétique du western, tout ça contribue à bâtir l’aspect légendaire du projet. Toutefois, il est intéressant de noter que les auteurs ne s’abandonnent pas non plus à l’apologie des criminels, ils désamorcent même par deux fois le mythe pour bien nous rappeler que nous sommes en présence d’une histoire vraie. Bien qu’il serait tentant de faire le contraire, il s’agirait de ne pas perdre non plus trop en réalisme.

D’où notre incertitude devant l’inspecteur Charlie Rakes interprété par l’inévitable Guy Pearce (déjà son troisième film avec Hillcoat). Car si l’acteur se révèle excellent comme à son habitude, campant un chacal de première bourre, il décontenance par la même occasion à cause d’un rôle trop excessif, caricatural dans le fond et la forme au point de briser le fragile équilibre entre le fantasme et le plausible. Le vrai problème du film est cependant de se focaliser sur le moins intéressant des trois frères Bondurant, le plus jeune, et le plus crispant des personnages de toute la galerie (fort regrettable lorsqu’on sent que pas mal de scènes ont dû rester dans la salle de montage, en particulier concernant les rôles de Gary Oldman et Jessica Chastain). On comprend bien alors l’ouverture vers l’avenir qu’il représente en tant que p’tit dernier et jeune loup, mais ça n’excuse en rien le fait de devoir se coltiner un personnage principal cumulant autant de bourdes et faiblesses, surtout quand ce sont elles qui font office de nœuds narratifs. Shia LaBeouf n’est pas spécialement à remettre en cause pour cela, ça se joue davantage au niveau de l’écriture, mais faut avouer qu’il est est loin de servir la teneur mythologique du projet. Trahissant des incertitudes ou faux-pas dans l’élaboration de son approche, ces éléments n’empêchent pourtant pas Des hommes sans loi de ressusciter l’histoire américaine dans toute sa démesure. La légende est plus vivante que jamais.

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Critique ciné : The Secret

1 octobre, 2012

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Autrefois ville prospère, Cold Rock a sérieusement périclité après que la mine des environs ait fermé. Chômage, violence, alcool… tout n’est plus que misère et désolation depuis. C’est d’ailleurs à la même époque qu’est apparue la légende du Tall Man, une sombre figure à qui l’on prête la disparition de très nombreux enfants sans qu’on sache s’il existe ou pas. Mais un soir, quand l’infirmière Julia Denning voit son fils kidnappé sous ses yeux, elle se lance aux trousses du ravisseur avec l’énergie du désespoir

«Pascal Laugier évite les pièges du film à twists»

Balancé au premier plan avec le scandale ayant entouré la sortie de Martyrs, lequel concrétisait surtout les promesses susurrées par son Saint Ange, Pascal Laugier n’a pas eu à attendre longtemps avant que l’Amérique lui fasse les yeux doux. Comme beaucoup de ses compatriotes néanmoins, même ceux ayant réussi à tourner là-bas (Alexandre Aja est de plus en plus compressé par le système, Eric Valette fut traité comme le plus larbin des yes men…), le réalisateur s’est cassé les dents sur Hollywood la coriace et sa vision de Hellraiser, qu’il préparait pour le compte de ces sagouins de frangins Weinstein, restera à jamais du domaine du fantasme. Un mal pour un bien car avec The Secret il fait tout de même son entrée en Amérique en passant par la porte de derrière, le Canada, et réussit d’autant mieux son coup qu’il n’a rien troqué de son style durant la traversée de l’Atlantique.

Il y a déjà sa mise en scène maniérée mais jamais tape-à l’oeil, d’une retenue qui confine souvent au pictural. Centrale dans l’intrigue, la ville fictive de Cold Rock trouve ainsi son identité quelque part entre celles de Silent Hill et Twin Peaks, la grosse dépression économique en plus pour bien nous signifier que nous sommes dans le trou de merde du monde civilisé. Un contexte réaliste et contemporain qui ne se dépare pas d’une indéniable note fantastique, presque de conte de fée avec cette légende du «Tall Man» (le titre en VO) présentée au travers d’images télévisées, soit le moins féerique des médias qu’on puisse imaginer. Mais cela fonctionne car le talent et la sensibilité de Laugier se sont rarement accordés à ce degré, chaque élément paraît avoir contribué à supporter sa vision. Trop malin pour tomber dans la surenchère d’ultra-violence après Martyrs, il veut nous prendre aux tripes par sa simple histoire et la façon dont il va la raconter, de manière à nous garder perpétuellement impliqué dedans (rarement une introduction en flashforward nous sera autant restée à l’esprit durant tout un film).

Il est bien aidé en cela par son premier rôle, engagée sur le projet au point d’assurer également la casquette de coproductrice, à savoir une Jessica Biel à qui la maturité va fort bien puisque ce premier vrai rôle de femme nous la donne à voir sous un nouvel éclairage. Plus convaincante en effet que lors de ses apparitions dans des blockbusters, elle donne en plus ici vraiment de sa personne puisqu’un bon quart du métrage consiste en une course-poursuite éprouvante pour elle comme pour le spectateur, où la multiplication et l’enchaînement de situations laissent perpétuellement dans l’incertitude et donc en stress. Dans l’ensemble aucune place n’est laissée à la fioriture, l’histoire se déroulant dans sa grande majorité sur 36 heures, et la fluidité de la narration ajoute encore au jeu de manipulation dont nous sommes l’objet.

Le mystère, ou «The Secret» comme veut le qualifier ce titre français on ne peut plus stupide, reste alors évidemment notre première motivation à avancer dans l’intrigue. La comparaison avec Sixième sens et le message d’avertissement du trailer («les images que vous allez voir ne sont tirées que de la première moitié du film») ont titillé comme il fallait notre curiosité, et la péloche y fait honneur en désamorçant nos attentes même lorsqu’elles étaient fondées, certains rebondissements prévisibles prenant contre toute attente une nouvelle dimension. Nous sommes par le fait surpris mais aussi déstabilisés, interrogés face à une conclusion qui pourrait sembler douteuse s’il fallait compter sans le plan final sur la diaphane Jodelle Ferland, comme un ultime retournement de point de vue qui laisse chacun face à ses propres questions et réponses. Pascal Laugier évite ainsi les pièges du film à twists car dans The Secret, ceux-ci ne sont gratuits en rien, et leur profondeur n’a d’égale que leur nombre. Il s’agit en tout cas d’une migration réussie pour le réalisateur, qui se dit tout de même près à revenir en France si l’occasion se présentait. Mais qu’importe car où qu’il soit, il demeure un précieux représentant dans la tristounette scène française. Puisse cela durer !

Critique ciné : The Secret dans Cinema Cinema 02-150x10003-150x84 dans Cinema Cinema04-150x100