Critique ciné : Le Grand soir

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Employé dans un magasin de literie, Jean-Pierre traverse une mauvaise passe dans son couple et s’enfonce à mesure qu’il se débat pour garder la tête hors de l’eau. Not, lui, erre de droite à gauche avec son chien et son look à faire trembler les mémés. Tous deux sont frères, et fils des propriétaires de la pataterie d’une zone industrielle paumée au milieu des champs. N’ayant jamais été très proches, ils vont se découvrir alors que Jean-Pierre perd son boulot et sombre définitivement. Et ensemble, ils vont se lancer dans la plus grande entreprise de leur vie

«On ne peut qu’applaudir des deux mains les derniers résistants franco-grolandais»

Pour la cinquième fois, le duo d’irréductibles grolandais Benoît Delépine et Gustave Kervern s’installe derrière la caméra afin de faire souffler un vent de liberté et de folie sur la production française (bah oui, le Groland ne finance pas la culture donc ils doivent venir chez nous). Ainsi après Mammuth, road-movie social avec un Gérard Depardieu touché par la grâce, Le Grand soir semble continuer dans la démocratisation de leur cinéma, le travail sur son accessibilité. Et pur peu que l’on s’en tienne à son affiche azimutée où trônent fièrement Albert Dupontel et Benoît Poelvoorde, on pourrait même les croire partis pour nous faire de la bonne grosse comédie. Mais ça n’aurait pas du tout été punk…

A première vue, le film paraît pourtant très clean. Oubliées en effet les expérimentations formelles et l’inspiration de l’art brut de leur précédent effort, les réalisateurs optent ici pour une approche plus traditionnelle, presque fonctionnelle, avec une esthétique que nous pourrions définir entre le documentaire et le téléfilm. Pas très trash comme visuel, il faut le dire, et on ne peut plus éloigné de l’esprit «no future» qui anime la péloche. Car celui-ci réside ailleurs, dans l’écriture, avec en particulier un refus total d’une structure conventionnelle ou même d’une quelconque finalité. Le Grand soir doit en fait être pris comme un appel à la liberté, un cri bref mais dont l’écho a la force d’atteindre des oreilles vierges. Il leur faudra tout de même être aussi un brin ouvertes d’esprit car en niant la narration classique, le métrage a tôt fait de laisser transparaître un problème de rythme et un sentiment de vide pouvant déconcerter, sans compter quelques moments «autres» au trente-cinquième degré (avec les apparitions carrément space de Brigitte Fontaine, ça passe ou ça casse). C’est toutefois justement le propos du film, qui crée un reflet de notre société en se focalisant sur une morne et dans la norme zone industrielle que nous ne quitterons jamais, un microcosme des plus parlants et où un punk pédestre en vadrouille dénote plus encore (alors deux, vous imaginez). Pour apprécier leur boulot, il est ainsi indispensable d’accepter les exigences – justifiées – de trublions qui sont avant tout des auteurs engagés, et non des déconneurs cathodiques.

Qu’on se rassure, le film reste malgré tout une comédie. Certes déprimante par moment et parfois sordide, mais une comédie tout de même. Comment pourrait-il en être autrement avec de tels duos devant et derrière la caméra ? Et en toute logique au regard des membres qui composent cette équipe, c’est l’humour noir et aigre qui domine, parsemé de touches surréalistes rythmées par la dame Fontaine, les Wampas ou Areski Belkacem, tous présents à l’image. Pour de petits rôles néanmoins car nous ne lâchons presque jamais les deux acteurs principaux, de manière à ce que la relation fraternelle soit palpable lorsqu’ils se retrouvent. Ils sont véritablement le moteur de la péloche, au point qu’ils sont les seuls à paraître animés dans ce cadre sédaté. Albert Dupontel s’avère alors excellent comme à son habitude mais en restant un peu dans son registre, tandis que Benoît Poelvoorde surprend lui pour de bon en punk plus vrai que nature, tour à tour drôle, révoltant et touchant. Autant de contrastes pour bâtir un portrait crédible, sincère, dont les errements (nombreux) n’empêchent pas de porter un regard lucide et acerbe sur notre système économique, notre mode de vie.

Que ça nous plaise ou non, une bonne leçon peut donc venir de n’importe où comme le démontre Le Grand soir, sous ses airs de vilain petit canard insolent. A l’image des personnages du film, peut-être alors que Benoît Delépine et Gustave Kervern ne parviendront jamais à lancer leur révolution mais ils y mettent tant de cœur et de conviction qu’on ne peut qu’applaudir des deux mains les derniers résistants franco-grolandais, inestimables piliers (de bar) d’une production trop peu encline à secouer et faire marrer en même temps. On vous aime les gars, continuez comme ça !

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