Critique ciné : Anonymous

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Et si l’écrivain le plus célébré de tous les temps n’avait jamais écrit la moindre ligne des textes pour lesquels on l’acclame ? Et s’il n’avait été qu’un prête-nom pour un noble dont la prose devait servir de plus grandes causes, telle l’éviction des intendants Cecil de l’entourage de la Reine Elizabeth ? Dans une Angleterre sur le point de basculer dans un nouvel âge, découvrez cette histoire d’encre et de sang que le passé n’a pu tenir cachée

« Le besoin de reconnaissance transpire de toute la péloche »

Ayant une énième fois atomisé la Terre avec son 2012, Roland Emmerich change radicalement de registre à l’occasion de Anonymous. Il avait pourtant déjà tâté du film historique avec The Patriot mais c’est la première fois, sans conteste, qu’il se lance sur un projet aussi pauvre en pyrotechnie et destruction massive. Le besoin de nouveauté ? Peut-être, sauf que c’est davantage un besoin de reconnaissance pour son travail – régulièrement conspué par la critique – qui transpire de toute la péloche. De là à dire qu’il pète un peu plus haut que son cul, il n’y a qu’un pas entre la thématique de la puissance de la création artistique, le poids des mots (de la part d’un faiseur de blockbusters, c’est fort), et les rôles des auteurs fascinés par « Shakespeare » qu’on ne peut pas voir autrement que comme un fantasme du réalisateur, en quête de l’approbation de ses pairs (leurs réactions sont largement plus mises en avant que celles du public). Gonflé, comme si le projet ne l’était déjà pas suffisamment avec la remise en cause d’une des plumes les plus célèbres au monde. Une théorie qui traine dans les milieux autorisés depuis plusieurs décennies et que Emmerich pense pouvoir servir au mieux. Il a toutefois beau s’assurer la participation d’un converti convaincu en la personne de Derek Jacobi comme narrateur et aller jusqu’au bout de son idée, avec plus ou moins de crédibilité (la dimension tragique shakespearienne un peu too much), il en nie le réalisme dès une introduction à la mise en abime élaborée, en forme de scène de théâtre, mais impliquant aussi que nous ne sommes face à rien d’autre que de la fiction…

Une sophistication qui reste tout de même inhabituelle chez un metteur en scène d’ordinaire plus basique, et tout le métrage en témoigne avec une reconstitution fastueuse mais aussi très stylisée (parfois limite gay-friendly il faut l’avouer), à l’inspiration picturale indéniable et très surprenante de la part de l’auteur de Universal Soldier. En clair, « l’allemand aussi américain que le hamburger » veut prouver qu’il est un vrai réalisateur et comme la grenouille voulant se faire plus grosse que le boeuf, il se fourvoie par excès d’orgueil. A triturer ainsi la narration pour montrer qu’il est maître de son récit, il ne parvient au contraire qu’à le rendre incroyablement confus, au point qu’il faut un sacré bout de temps avant de bien comprendre qui est qui. Et le dynamisme supposément insufflé par cette temporalité éclatée n’empêche en rien le film – surprise ! – de souffrir de longueurs. Comme on ne se refait pas, Emmerich complique encore les choses en conservant le fonctionnement du film-catastrophe, avec pluralité de points de vue gravitant autour d’un événement particulier. Sauf qu’ici ce n’est en définitive pas tant la paternité des textes de Shakespeare que la succession de la Reine Elizabeth qui compte, la lutte pour le pouvoir, avec quelques figures historiques intéressantes (Rhys Ifans en Comte d’Oxford, Edward Hogg en Robert Cecil) mais surtout un déplorable portrait de la souveraine d’Angleterre, frivole et manipulable, qui alourdit considérablement les rouages de l’intrigue.

Roland Emmerich devrait donc arrêter avec ses complexes et ne pas trop chercher à s’éloigner de ce qu’il fait de mieux, à savoir du spectacle décérébré mais au moins pas prise de tête et comportant ses bons moments parce que là, avec Anonymous, il donne juste le sentiment d’avoir cédé à une pompeuse prétention. Désolé donc, Roland, mais tu n’es pas le génie ignoré pour lequel tu veux faire passer Edward de Vere, le Comte d’Oxford. Allez, maintenant s’agit de faire péter quelques trucs !

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