Archive pour janvier, 2012

Critique ciné : J. Edgar

20 janvier, 2012

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Sur près de cinquante années de l’histoire américaine, découvrez le parcours de J. Edgar Hoover, l’homme qui créa et dirigea d’une main de fer le FBI jusqu’à sa mort en 1972. Mais derrière cette rigide façade publique se cachaient nombre de secrets qui, loin d’être anecdotiques ou racoleurs, sont lourds de sens quant à la philosophie adoptée par l’agence gouvernementale et ses dérives, premiers symptômes d’une justice depuis érigée en modèle

« Eastwood paraît avoir définitivement abandonné l’idée de surprendre »

Partie un peu en vrille lors de ses derniers travaux, Invictus et Au-delà, la légende Eastwood se frotte pour de bon à l’exercice du biopic avec J. Edgar, à propos d’une des personnalités politiques les plus controversées de l’histoire américaine récente. Un sujet riche pour un tel metteur en scène, qui a toujours cultivé les contradictions et s’en est forgé une sagesse d’ordinaire pleine de bon sens, rare dans la clinquante Hollywood. Ainsi, le propos est en effet bien plus intéressant ici dans son traitement que pour ses deux derniers films, débarrassé qu’il est de leurs considérations étonnamment naïves. Le film dresse un intéressant portrait en parallèle de la formation du FBI (exhaustif dans son étude avec la manipulation médiatique, le chantage…) et de son créateur, de comment ses névroses et angoisses de fils castré ont amené l’agence à être le fer de lance d’une certaine logique sécuritaire qui sévit aujourd’hui. Il fallait alors un acteur à la hauteur afin d’incarner cette figure historique et pour sa première collaboration avec Clint Eastwood, Leonardo DiCaprio est comme à son habitude absolument parfait sur toute la ligne, habité comme rarement par son personnage. Une impression renforcée bien sûr par l’étonnante transformation physique due aux maquillages du Hoover vieillissant mais pas uniquement, car même sans être grimé il réussit la prouesse de disparaître totalement derrière l’image du fondateur du FBI.

On l’aura compris, nous sommes face à de la machine à Oscars bien huilée. D’autant que le scénariste, Dustin Lance Black, est celui ayant signé le script de Harvey Milk, une autre histoire de politicien homosexuel récompensée par l’Académie. Tant pis alors pour la stigmatisation et l’évidente tentative de renouer avec une formule gagnante, parce que nous avons là encore une approche élégante et sensible du sujet malgré la difficulté de l’intégrer au portrait de Hoover, et qui pourrait bien valoir une statuette de supporting role à l’excellent Armie Hammer découvert dans The Social Network. Pourtant, le métrage ne convainc pas pleinement car si c’est en son coeur – au sens propre comme figuré – que réside le meilleur, il peine à trouver son rythme au départ et donne dans la dernière demi-heure le sentiment de ne pas savoir quand s’arrêter, en proposant deux, trois conclusions convaincantes avant d’en venir à une ultra-académique, digne d’un manuel d’histoire. Un classicisme appuyé que l’on retrouve malheureusement encore une fois dans la réalisation de Eastwood, décidément peu enclin à s’enflammer. S’il réussit fort bien à mener ses scènes intimistes, le métrage ne possède en revanche aucun souffle, il se contente presque d’enfiler les dialogues sans que flashbacks et flashforwards (pourtant introduits avec des transitions bien pensées) rehaussent quoi que ce soit. Sans aller alors non plus jusqu’aux cafouillages récemment constatés chez le Anonymous de Emmerich, il faut reconnaître que là aussi on finit par se lasser et regarder sa montre.

Clint Eastwood reste ainsi un artiste inestimable mais n’est pas franchement le plus intéressant à suivre ces derniers temps, à l’identique de sa bande-son jazzy et de ses trois notes au piano qui commencent à sentir sacrément le recyclage, la routine. Toujours aussi appliqué et réfléchi, il n’en reste pas moins que l’homme de Malpaso paraît avoir définitivement abandonné l’idée de surprendre le public et ça, malgré tout le respect que nous avons pour le bonhomme, ça ne pardonne pas. Instructif sans être passionnant, J. Edgar n’est qu’un nouvel ajout à la filmographie d’un cinéaste poussé à la boulimie par son âge avancé mais étant (pour l’instant ?) en panne sèche de niaque.

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Critique ciné : Anonymous

8 janvier, 2012

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Et si l’écrivain le plus célébré de tous les temps n’avait jamais écrit la moindre ligne des textes pour lesquels on l’acclame ? Et s’il n’avait été qu’un prête-nom pour un noble dont la prose devait servir de plus grandes causes, telle l’éviction des intendants Cecil de l’entourage de la Reine Elizabeth ? Dans une Angleterre sur le point de basculer dans un nouvel âge, découvrez cette histoire d’encre et de sang que le passé n’a pu tenir cachée

« Le besoin de reconnaissance transpire de toute la péloche »

Ayant une énième fois atomisé la Terre avec son 2012, Roland Emmerich change radicalement de registre à l’occasion de Anonymous. Il avait pourtant déjà tâté du film historique avec The Patriot mais c’est la première fois, sans conteste, qu’il se lance sur un projet aussi pauvre en pyrotechnie et destruction massive. Le besoin de nouveauté ? Peut-être, sauf que c’est davantage un besoin de reconnaissance pour son travail – régulièrement conspué par la critique – qui transpire de toute la péloche. De là à dire qu’il pète un peu plus haut que son cul, il n’y a qu’un pas entre la thématique de la puissance de la création artistique, le poids des mots (de la part d’un faiseur de blockbusters, c’est fort), et les rôles des auteurs fascinés par « Shakespeare » qu’on ne peut pas voir autrement que comme un fantasme du réalisateur, en quête de l’approbation de ses pairs (leurs réactions sont largement plus mises en avant que celles du public). Gonflé, comme si le projet ne l’était déjà pas suffisamment avec la remise en cause d’une des plumes les plus célèbres au monde. Une théorie qui traine dans les milieux autorisés depuis plusieurs décennies et que Emmerich pense pouvoir servir au mieux. Il a toutefois beau s’assurer la participation d’un converti convaincu en la personne de Derek Jacobi comme narrateur et aller jusqu’au bout de son idée, avec plus ou moins de crédibilité (la dimension tragique shakespearienne un peu too much), il en nie le réalisme dès une introduction à la mise en abime élaborée, en forme de scène de théâtre, mais impliquant aussi que nous ne sommes face à rien d’autre que de la fiction…

Une sophistication qui reste tout de même inhabituelle chez un metteur en scène d’ordinaire plus basique, et tout le métrage en témoigne avec une reconstitution fastueuse mais aussi très stylisée (parfois limite gay-friendly il faut l’avouer), à l’inspiration picturale indéniable et très surprenante de la part de l’auteur de Universal Soldier. En clair, « l’allemand aussi américain que le hamburger » veut prouver qu’il est un vrai réalisateur et comme la grenouille voulant se faire plus grosse que le boeuf, il se fourvoie par excès d’orgueil. A triturer ainsi la narration pour montrer qu’il est maître de son récit, il ne parvient au contraire qu’à le rendre incroyablement confus, au point qu’il faut un sacré bout de temps avant de bien comprendre qui est qui. Et le dynamisme supposément insufflé par cette temporalité éclatée n’empêche en rien le film – surprise ! – de souffrir de longueurs. Comme on ne se refait pas, Emmerich complique encore les choses en conservant le fonctionnement du film-catastrophe, avec pluralité de points de vue gravitant autour d’un événement particulier. Sauf qu’ici ce n’est en définitive pas tant la paternité des textes de Shakespeare que la succession de la Reine Elizabeth qui compte, la lutte pour le pouvoir, avec quelques figures historiques intéressantes (Rhys Ifans en Comte d’Oxford, Edward Hogg en Robert Cecil) mais surtout un déplorable portrait de la souveraine d’Angleterre, frivole et manipulable, qui alourdit considérablement les rouages de l’intrigue.

Roland Emmerich devrait donc arrêter avec ses complexes et ne pas trop chercher à s’éloigner de ce qu’il fait de mieux, à savoir du spectacle décérébré mais au moins pas prise de tête et comportant ses bons moments parce que là, avec Anonymous, il donne juste le sentiment d’avoir cédé à une pompeuse prétention. Désolé donc, Roland, mais tu n’es pas le génie ignoré pour lequel tu veux faire passer Edward de Vere, le Comte d’Oxford. Allez, maintenant s’agit de faire péter quelques trucs !

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Critique ciné : Malveillance

4 janvier, 2012

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Discret et serviable, César pourrait être le concierge idéal si derrière son habituelle bonhommie ne se cachait un gouffre béant, un incapacité à ressentir le bonheur qu’il trompe en faisant le mal autour de lui. Sournoisement, il parasite ainsi la joie de vivre d’autrui et en particulier de Clara, une jeune locataire ne le laissant pas indifférent. Mais à trop vouloir pénétrer son intimité pour mieux la briser, il pourrait finir par s’exposer, lui, l’homme qu’on ne remarque jamais

« Tout tourne autour du désir de créer le suspense »

A première vue coincé entre le techno-érotisme soft de Sliver et le récent La Locataire de la Hammer avec son histoire de concierge violant l’intimité d’une résidente, Malveillance n’avait rien de très folichon. C’était sans compter sur son réalisateur, le talentueux Jaume Balaguero, qui n’est pas homme à faire comme les autres (c’est même le contraire puisque tout le cinéma de genre espagnol récent lui doit beaucoup). Il prend donc un contrepied radical sur le genre et un peu dans la mouvance de Maniac ou Henry, portrait d’un serial killer, l’aspect exploitation / provoc’ en moins, il choisit avec son scénariste Alberto Marini d’adopter le point de vue du méchant de l’histoire, pas de sa victime. Toute l’intelligence du propos étant comment, par la mise en scène et l’écriture, ils nous font progressivement découvrir la nature de ses crimes, jusque dans la dernière bobine. Premièrement pour ne pas annihiler d’entrée de jeu notre empathie envers le personnage principal, cela va de soi, mais aussi pour se jouer de nous et de nos attentes, mettre en perspective notre rapport aux histoires et l’approche que nous en avons en un jeu de manipulation parfaitement maîtrisé.

Il fallait ainsi un comédien des plus solides pour abonder dans cette direction et, tour à tour pathétique et inquiétant, Luis Tosar (Cellule 211) se révèle proprement impeccable derrière le masque trouble de cet entreprenant concierge. Un rôle de psychopathe qui parvient à s’extraire du lot commun des pervers, étonnant dans sa manière de ne trouver le bonheur que dans le malheur des autres (les scènes avec sa « mère » sont à ce titre d’une cruauté tordue à souhait). Néanmoins, cette thématique du sadisme ne va pas au-delà du cadre du métrage, elle ne cherche à véhiculer aucun message car dans Malveillance tout tourne simplement autour du désir de créer le suspense, faire naître l’angoisse. Et ça, Balaguero sait faire. Après les montagnes-russes Rec 1 et 2 organisées avec son compadre Paco Plaza, il revient donc à une réalisation hitchcockienne plus proche de ce que nous connaissions de lui, avec une tension plus diffuse mais pas moins prenante. Voire même flippante lors de certaines scènes, comme lors du réveil tardif de César dans l’appartement de sa proie et du chassé-croisé qui s’en suit. Le plus intéressant étant que c’est bien pour le méchant que nous avons peur, en une inversion des codes du genre qui perturbe autant qu’elle interpelle.

On peut alors reprocher à Malveillance, en dépit de sa graduation bien organisée, une légère tendance à la répétitivité, inévitable puisqu’on revient sans cesse sur les mêmes lieux pour y suivre les mêmes actions. D’autant qu’il ne va pas forcément aussi loin que nous l’aurions voulu, certains protagonistes échappant à un destin funeste que nous espérions pourtant avec impatience (préparez vous à devoir ronger votre frein). Mais c’est là un risque qu’a dû prendre Jaume Balaguero pour mieux nous fondre dans la peau de son anti-héros, mieux nous désarçonner face à une intrigue qui semblait pourtant familière. Et notre malaise est au final d’autant plus grand qu’il a parfaitement réussi son coup.

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