Critique ciné : L’Aigle de la Neuvième Légion

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Vivant dans le souvenir d’un père disparu alors qu’il menait la Neuvième Légion au nord de la Bretagne, Marcus Aquila revient vingt ans plus tard dans cette contrée dangereuse en tant que jeune centurion, désireux de laver le nom de sa famille par ses exploits. Privé néanmoins du commandement de ses hommes après une grave blessure, il n’a plus qu’une solution pour y parvenir : retrouver l’Aigle de la Neuvième, l’emblème de la légion que dirigeait son père, perdu derrière le mur d’Hadrien. Accompagné d’un esclave breton comme guide, Marcus s’enfonce alors par-delà la fin du monde connu

« Et le director’s cut, c’est pour quand ? »

Très populaire ces dernières années entre le parfum de mystère qui l’entoure et le grand retour des guerriers en jupettes sur les écrans, la disparition de la Neuvième Légion romaine fait encore parler d’elle avec L’Aigle de la Neuvième Légion, en référence à leur regrettée emblème. Pas de quoi se faire dessus à première vue donc si ce n’est la présence, au poste de réalisateur, du documentariste Kevin Macdonald, qui étrangement ne fait pas de l’Histoire pour de l’Histoire quand il oeuvre sur un long-métrage. On avait pu le constater avec son Dernier roi d’Ecosse, véritable thriller sous couvert de faits réels, et on se demandait alors ce qu’il ferait de la Rome antique confrontée aux barbares des Highlands…

La fantasy réaliste

Loin de faire dans le docu-fiction ou dans le film historique élégant, Macdonald surprend son monde en optant pour une approche brute de son sujet, dans la manière de le représenter. Les éclairages crus de Anthony Dod Mantle (Antichrist) en sont déjà un indice flagrant mais surtout, parce que c’est une chose rarissime au cinéma, c’est l’absence totale de femmes dans l’intrigue (tout juste en aperçoit-on quelques unes parmi les figurants) qui vient nous assurer que nous sommes face à un vrai film de bonhommes. La franche camaraderie y prend alors d’inévitables airs de sous-texte homosexuel, surtout en cette époque reculée, tandis que de l’autre côté la reconstitution historique gagne indéniablement en barbarie, en âpreté. Au point qu’on en flirte même avec ce qu’il faut appeler de la « fantasy réaliste », de l’Histoire boostée au Robert E. Howard : les guerriers qui ressemblent à des amérindiens échappés d’un Conan, le mur d’Hadrien présenté comme « la fin du monde connu » et inscrivant les terres au-delà dans un mystère proche du fantastique… Rien de très original dans l’absolu, cette hybridation étant désormais fréquente dans le genre (même l’ultra-réaliste Apocalypto n’y a pas coupé), mais cela reste décidément une manière des plus agréables de redécouvrir l’Histoire pour le cinéphile moderne. Le réalisateur s’y prend en plus comme un chef pour mettre tout ça en images bien qu’il faille regretter l’aspect un peu brouillon des affrontements, avec une caméra complétement dépassée par ce qui se passe autour d’elle. Pour le reste, dès que Macdonald a l’occasion de s’attarder davantage sur la composition de ses plans, l’inquiétante beauté de la réalisation vous saute à la tronche. La représentation de la nature en particulier évoque ce qu’on a pu admirer dans Le Dernier des mohicans, Valhalla Rising ou encore Le 13ème guerrier, et renforce cette impression d’un monde habité par des forces incontrôlables, antédiluviennes.

Remanier l’histoire et changer l’Histoire

Tristement, la comparaison avec le chef d’oeuvre de John McTiernan va cependant un peu plus loin puisque, comme lui, L’Aigle de la Neuvième Légion est parcouru de traces des gros doigts de la production. Passé au crible d’une « blockbustérisation » assez importante, il ne peut pas plus cacher l’absence de plusieurs scènes pour raccourcir sa durée (la relation de Esca avec le gamin par exemple) que masquer un scénario aux curieuses fluctuations, comme indécis. Le climax calqué sur celui du Centurion de Neil Marshall – et plutôt sympathique au demeurant – est une chose, la cohérence thématique en est une autre. Ultra-charismatique au début, le héros perd carrément en prestance en cours de route pour des raisons que nous aurions très bien pu accepter si, en contrepartie, l’intrigue exploitait réellement sa volonté de confronter les points de vue, de jouer de l’inversion des rôles entre le centurion et son esclave. D’autant que Channing Tatum est autrement plus convaincant que dans G.I. Joe et que Jamie Bell impose grave le respect. Mais la piste ne mène donc finalement à rien, la faute à un manque de développement qu’imposent les blancs dans la narration quand ce ne sont pas les remaniements éhontés qui viennent mettre le bordel. La conclusion à elle seule, en total décalage par rapport au ton d’ensemble du film, suffira ainsi à comprendre combien les velléités commerciales peuvent modifier un projet, sans se soucier de fouler aux pieds histoire et Histoire…

Sans nous frustrer autant que peut le faire Le 13ème guerrier, il faut alors reconnaître que L’Aigle de la Neuvième Légion n’ira pas sans nous faire regretter le manque de champ libre laissé à son réalisateur, contraint de composer avec les règles du blockbuster basique. Le savoir-faire de Macdonald ressort malgré la présence écrasante des financiers derrière lui mais désormais, on espère seulement qu’un director’s cut finira par voir le jour.

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