Critique ciné : Black Swan

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Talentueuse danseuse du New York City Ballet, Nina est une gentille fille rêvant d’interpréter le double rôle principal du Lac des cygnes. Alors, quand on lui en donne enfin la chance, elle redouble d’effort pour être aussi convaincante en cygne blanc, la pureté, qu’en cygne noir, la sexualité. Deux facettes que la jeune femme a du mal à concilier malgré son acharnement, malgré la douleur, la plongeant petit à petit dans un profond désarroi. Jusqu’à ce que, poussée à bout par l’arrivée d’une mystérieuse concurrente, Nina ne puisse plus distinguer la frontière entre rêve et réalité

« Une nouvelle démonstration magistrale du talent de Aronofsky »

Malgré l’or évident qu’il a entre les mains, Darren Aronofsky est un réalisateur habitué aux contrariétés et à revoir à la baisse ses ambitions. N’ayant en effet réussi à concrétiser son The Fountain qu’en réduisant de moitié sa vision originelle, il a ensuite essuyé plusieurs projets avortés avant de sa casser définitivement les dents sur le remake de Robocop, projet trop ambitieux pour une MGM en pleine banqueroute. Alors, plutôt que de subir une nouvelle déconvenue, le réalisateur new-yorkais se lance sur un film moins gourmand auquel il réfléchit depuis quelques temps déjà, un drame horrifique intimiste situé dans le milieu du ballet. Black Swan. Et loin de se laisser aller sur cette oeuvre d’une envergure moindre en apparence, il apporte une nouvelle réussite à sa carrière tout en continuant de faire progresser celle-ci dans la direction que nous espérons.

Le bon genre

Ainsi, certains ne manqueront pas de remarquer que le point fort de Black Swan n’est pas franchement son postulat de départ, pas des plus originaux. Gare toutefois aux critiques malavisées car c’est volontairement que Aronofsky recherche ce fantastique classique, variation sur les thèmes du Horla et de La Métamorphose, afin de se focaliser sur sa réalisation seule. Ne penser qu’à la façon de raconter au mieux cette histoire. En résulte un bel exercice de style dont les inspirations ne sont donc pas que littéraires mais aussi cinématographiques, à commencer bien sûr par un Perfect Blue cité de nombreuses fois au travers des errements de raison de Nina (après Inception, le regretté Satoshi Kon inspire décidément plus que jamais la nouvelle garde hollywoodienne). Mais surtout, ce film a cela de notable qu’il emmène Darren toujours plus près du pur cinéma de genre, un territoire qu’il nous tarde de le voir explorer depuis les fulgurances épiques de The Fountain. En attendant alors le très prometteur The Wolverine, il se frotte au cinéma horrifique et plus particulièrement à une certaine tradition italienne, où l’on aime à transformer en théâtre de l’horreur un environnement d’ordinaire associé à la pureté, à l’innocence. Black Swan en baigne dans des ténèbres aussi belles que dangereuses (photo et grain ont eu une touche vintage évoquant immédiatement les heures de gloire de Dario Argento) où notre angoisse grandit tout aussi sûrement que la folie chez Nina, même si l’horreur à proprement parler se fait finalement plus discrète que prévue. Parce que Aronofsky reste avant tout un réalisateur centré sur ses personnages et leur drame personnel, et celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Dans sa peau

Tout le film est donc tourné vers sa protagoniste principale, qui profite à l’évidence d’une attention toute particulière. Plus que la performance habitée de Portman, c’est le traitement trouble du personnage qui lui apporte toute sa profondeur : Nina n’est pas une figure héroïque mais une simple représentante du commun des envieux mortels, elle n’est pas exempte de défauts mais a certaines circonstances atténuantes (l’éducation d’une mère possessive)… Nous ne sommes alors pas forcément de son côté mais, ironiquement, nous la comprenons malgré tout parce que le réalisateur ne la quitte jamais de l’objectif. Au sens propre. Collée à elle dans le moindre de ses déplacements, la caméra se fait encore plus proche lors des scènes de danse, avec filmage documentaire et plans-séquence pour restituer l’effort, la douleur physique ressentie par ces véritables sportives. Aronofsky pousse l’idée encore plus loin en multipliant les très gros plans sur la peau en mutation de son actrice, ses auto-mutilations, concrétisant une réalisation proprement épidermique pouvant basculer même jusqu’au charnel, comme lors de la scène très sexy entre Portman et Mila Kunis (on reconnaît bien là le cinéaste qui avait perverti comme jamais la délicieuse Jennifer Connelly dans Requiem for a Dream). Mais surtout, les clés pour comprendre Nina, nous les obtenons parce que le film colle à son point de vue en toutes occasions. Dès les premières minutes, où l’élément fantastique est immédiatement introduit pour éviter toute présentation qui nous installerait trop à l’extérieur, à notre place de spectateurs ; puis jusqu’à la fin, dans un spectacle où nos sens se confondent toujours plus avec la perception de l’héroïne (le travail sur le son en est particulièrement révélateur).

Ultime preuve de cet attachement au point de vue du personnage principal : quand Black Swan se finit, nous en sommes au même point que Nina, c’est à dire que demeurent plusieurs zones d’ombre, des questions laissées en suspens (l’agression de Beth, par exemple). Une audace certaine dans un film qui n’en contient pas tellement que ça, consistant surtout en une nouvelle démonstration magistrale du talent de Aronofsky qui, à l’instar de son héroïne, semble toujours à la recherche de la perfection. Et si une poignée peuvent prétendre s’en approcher, assurément, Aronofsky est de ceux-là. Ce qui est alors sûr pour l’instant, c’est qu’il continue son petit bonhomme de chemin vers le cinéma que nous rêvons de le voir pratiquer et, rien que pour ça, Black Swan possède donc une valeur inestimable.

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