Critique ciné : Harry Brown

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Ancien militaire à la retraite, Harry Brown vit dans une cité où règnent la violence et les trafics de drogue, où l’on se sent perpétuellement menacé par des bandes de jeunes livrés à eux-mêmes. Son ami Leonard en particulier, qui n’en peut plus de cette peur et des brimades perpétuelles. Décidant un jour de ne plus se laisser faire, son corps sans vie est retrouvé dès le lendemain par une police impuissante à appréhender les coupables. Sa femme morte depuis peu des suites d’une longue maladie, son ami assassiné, Harry n’a plus aucune raison de vivre… si ce n’est la vengeance

« Une soupe sécuritaire venant entacher un début de réflexion pourtant prometteur »

Après les super-héros sans pouvoir de Kick-Ass, Matthew Vaughn et sa société Marv Films s’intéressent à nouveau aux vigilantes mais, cette fois, dans un contexte bien différent. Finie l’ambiance fun d’un comic book movie, nous sommes ici immergés dans une cité de la banlieue de Londres tout ce qu’il y a de plus réaliste, où le justicier est un vieil homme au bout du rouleau et ses ennemis non pas des bandits costumés hauts en couleurs, mais simplement des adolescents laissés pour compte par le système. Alors, Harry Brown, vigilante flick avec une véritable réflexion sociologique et sachant éviter l’écueil caractéristique du genre, cristallisé par la polémique autour de Un justicier dans la ville avec Charles Bronson ? C’est en tout cas ce qu’on aurait pu croire.

Un homme seul

Des citoyens décidant de pallier aux déficiences de la justice en l’appliquant eux-mêmes, l’histoire du cinéma en est pleine. Qu’ils portent des collants verts, jouent du six coups ou dessoudent du voyou dans les bas-quartier de nos villes malfamées, on ne compte plus ceux usant de la vengeance pour capter l’empathie du spectateur. Harry Brown a toutefois cela de particulier qu’il est rare de suivre un vigilante avec une carte vermeil, impliquant ainsi un rapport de force différent avec la menace qui l’entoure. Et quand ce justicier du troisième âge est en plus interprété par le grand Michael Caine, forcément, on ne peut qu’être intrigué par un tel projet. Dans un registre alors relativement nouveau pour lui (il n’y aurait guère que le Jack Carter de La Loi du milieu à s’en rapprocher), le comédien livre une performance à la hauteur de son talent. Que ce soit dans la peinture d’un homme que la Vie a laissé seul à attendre la mort ou dans le portrait d’un vengeur s’enfonçant du côté obscur, il puise dans son implication personnelle à travailler sur ce film (ancien militaire lui-même, il a précisément grandi dans le quartier où se déroule l’histoire) pour nuancer son interprétation, lui conférer un réalisme en lien direct avec la manière dont est dépeint son environnement. Parce que loin de l’impunité grandiloquente d’un Bronson en Paul Kersey ou du gang très Mad Max de Death Sentence, nous sommes face à un métrage ayant une évidente volonté de dresser un tableau crédible de la situation dans les cités.

Triste constat

La scène d’introduction, électrochoc visuel, nous met donc immédiatement dans le bain avec des vidéos filmées au portable par les jeunes gangsters. Une manière de nous introduire à cet univers en effaçant le côté « factice » du cinéma, et que la réalisation ne cessera par la suite de relayer pour s’inscrire toujours plus profondément dans le registre réaliste. La violence sèche est un premier moyen d’y parvenir mais, surtout, c’est la représentation crue de cette banlieue londonienne qui troublera le plus. Sans équivoque sur l’état d’abandon qui y prédomine, elle illustre idéalement le message du film selon lequel la violence des jeunes n’est pas sans racine, elle découle de la désertion et des fautes des adultes. Le scénario fait ainsi preuve d’une réelle intelligence en ne se cantonnant pas à blâmer les adolescents, il met en perspective leur agressivité avec l’éducation (ou le manque d’éducation) qu’ils ont reçu de leurs parents. Et ce n’est pas l’État qui rattrapera le coup, ses seules actions consistant ici à envoyer des bataillons de policiers quand il juge que les choses deviennent trop incontrôlables. Voilà qui nous semble terriblement proche.

Pourtant, au fur et à mesure que l’intrigue progresse, ce discours plein de bon sens va être rattrapé par les grosses ficelles du vigilante flick. Dès que l’antihéros se lance pour de bon dans sa mission, en fait, avec une petite visite rendue à des dealers pour trouver une arme. Une scène relativement dérangeante et réussie dans son genre mais dont l’aspect ultra-caricatural (ces dealers sont méchants, sales, malades, dérangés, se droguent avec tout ce qu’ils trouvent, violent des femmes inconscientes et se filment même pendant l’acte…) choque au sein du cadre réaliste du film. Sans compter que leur exécution par le personnage de Michael Caine fait basculer sa mission de la vengeance au nettoyage pur et simple, ce qu’accréditera une image finale honteusement pragmatique et gerbante d’auto-satisfaction. D’un propos plein de bon sens, Harry Brown passe donc à un plaidoirie réac’ à souhait grâce à laquelle Caine nous sort de belles grosses conneries, comme lorsqu’il explique une émeute des jeunes des cités en affirmant qu’ils « font ça juste pour s’amuser« . Un constat simpliste et d’autant plus triste lorsqu’on le met en relation avec l’actualité anglaise récente, où des adolescents ont manifesté violemment, non pas « pour s’amuser », mais parce que leurs frais de scolarité pour les études supérieures vont doubler…

Il n’y avait alors qu’un seul piège majeur à éviter lorsqu’on s’attaque à un vigilante flick et, manque de pot, Harry Brown tombe en plein dedans en nous servant une soupe sécuritaire et bas du front, venant entacher un début de réflexion pourtant prometteur. A moins d’avoir voté pour notre cher président aux dernières élections ou bien pour ses potes d’extrême-droite, on ne peut donc qu’être outré par une bêtise à ce point crasse et ce ne sont pas la réalisation efficace du nouveau-venu Daniel Barber ou l’interprétation de Michael Caine qui viendront y changer quoi que ce soit. Après tout, il semblerait bien que les temps ne soient plus à la compréhension…

(sortie française le 12 janvier 2011)

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