Critique ciné : Biutiful

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Petit magouilleur des bas-quartiers de Barcelone, Uxbal parvient à nourrir seul ses enfants en exploitant son prochain, qu’il s’agisse de vendeurs à la sauvette africains, de chinois dans un atelier clandestin ou encore de personnes en deuil à qui il transmet les messages des défunts. Cependant, quand il apprend être atteint d’un cancer ne lui laissant plus que quelques mois à vivre, Uxbal se voit obligé de préparer l’avenir de ses enfants tout en rachetant ses fautes, pour partir en paix. Mais dans ce monde, les choses se passent rarement comme on le souhaiterait

« Seule l’intelligentsia pédante continuera à profiter de l’indéniable talent de Inarritu »

Devenu un des chouchous de la critique sophistiquée avec des oeuvres comme Amours chiennes, 21 grammes ou Babel, Alejandro Gonzalez Inarritu a en toute logique été invité au festival de Cannes à présenter son petit dernier, Biutiful. Et c’est presque avec la même logique qu’il y a été salué par à peu près tout le monde, autant pour la performance d’acteur de Javier Bardem que pour le propos plein de bon sens du réalisateur ou sa mise en scène inspirée. Seul problème : il s’agit là d’une péloche spécialement calibrée pour les festivals, avec ce que cela implique de qualités et défauts. Hé ouais, ça ne change pas.

Un homme dans la tourmente

Récompensé du prix d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes, on ne pourra nier que Javier Bardem porte le film sur ses épaules. N’ayant plus grand chose à prouver après ses performances dans des métrages comme Mar Adentro ou No Country for Old Men, il réussit malgré tout à nous surprendre par la conviction qu’il met à interpréter son personnage de bon père aux mains sales, se débrouillant comme il peut pour élever et nourrir ses enfants. On comprendra sans mal que Inarritu n’ait jamais pensé à quelqu’un d’autre pour incarner Uxbal, c’est une évidence lorsque l’on voit avec quelle maestria il sait donner vie à chaque facette du rôle, des plus sombres aux plus joyeuses. Il a beau ainsi ne pas avoir les mains très propres, on ne peut que comprendre ses motivations à agir de la sorte et pour un peu on regretterait même qu’il ne soit pas davantage tenté par le côté obscur, par exemple en acceptant de participer au trafic de drogue (surtout que le film nous fait comprendre qu’il s’agit d’un ancien toxicomane). Le dilemme au sein du film n’en aurait été que plus prégnant.

De son côté, le réalisateur aide à justifier la morale floue du personnage principal en dressant un constat des plus sombres sur la société occidentale. Comment le système peut contraindre les gens à agir contre la loi, comment il peut les métamorphoser malgré eux. On retrouve alors directement cela dans la réalisation de Inarritu, qui représente les milieux interlopes de Barcelone comme un purgatoire où l’espoir n’a pas pignon sur rue, où la violence est omniprésente, bien réelle. Il faut voir en effet avec quelle force il nous plonge au milieu de honteux et sinistres faits divers que nous ne voyons d’ordinaire qu’au J.T. (la rixe des flics, les cadavres sur la plage), la manière dont il rend palpable cet Enfer sur Terre, pour comprendre qu’il s’agit davantage pour Uxbal de survivre que de vivre. Manger ou être mangé. Sa mort prochaine assurée n’ajoutant encore qu’à l’urgence et au désespoir de sa situation.

Trop, c’est trop

Et c’est précisément dans cet empilage que vont se nicher les scories de Biutiful. Déjà, après Babel et son tournage éprouvant aux quatre coins du monde, Inarritu voulait faire un film plus simple, centré sur un seul personnage. Ce qui paraît être le cas au premier abord. Or, quand on y regarde de plus près, difficile de dire que nous ne suivons que Uxbal tant le destin des (nombreux) personnages lui gravitant autour importe presque autant au réalisateur, il est vrai en réaction à ses actions. Mais là où le réalisateur mexicain trahit le plus son incapacité à changer de style, c’est qu’il lui faut autant de temps pour raconter l’histoire d’une personne que pour raconter celles de plusieurs. Voire même plus. Les 2h30 du métrage peuvent alors sembler longues devant la multiplication des fronts sur lesquels doit se battre le personnage principal (on se demande encore ce que vient faire là la sous-intrigue concernant ses pouvoirs médiumniques, hormis qu’elle permet quelques plans baignant joliment dans le fantastique), surtout qu’il n’y a pas de réelle progression narrative. Les choses ne font qu’empirer tandis que le thème de la rédemption est rapidement éclipsé pour finir ensuite totalement abandonné, ajoutant à cette impression de flottement (noyade ?) dans l’histoire.

L’orthographe erronée du titre (pour ceux qui l’ignorent, « beau » en anglais s’écrit « beautiful » et non « biutiful ») veut bien dire alors ce qu’elle veut dire : nous sommes ici dans un monde où le Beau n’existe pas, où l’on ne sait plus ce que c’est. Notre monde, dépeint avec un réalisme des plus pessimistes et poignants. Dommage seulement que pour en arriver à ce constat, Inarritu fasse passer son antihéros par un chemin de croix inutilement dilaté. Trop exigeant, pour ne pas dire limite pompeux, ce n’est donc pas encore aujourd’hui que le réalisateur rendra accessible son travail au plus grand nombre. Dommage, puisque seule l’intelligentsia pédante continuera à profiter de l’indéniable talent du bonhomme.

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