Critique ciné : Laisse-moi entrer

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Nouveau Mexique, début des années 80. Délaissé par ses parents en instance de divorce, brutalisé par des élèves à l’école et contrarié en général par son existence, le fragile Owen se laisse peu à peu gagner par une colère pouvant le conduire au pire. Jusqu’à ce qu’il fasse la rencontre de Abby, mystérieuse jeune fille ayant emménagé un soir à côté de chez lui. Rapidement, une amitié se lie alors entre les deux enfants, et même davantage. Mais Abby n’est pas ce qu’elle paraît être

« Sans chercher l’originalité, le film s’impose malgré tout comme une oeuvre férocement envoûtante »

Il a beau marquer le grand retour de la britannique Hammer dans les salles obscures (en coproduction avec les ricains de Overture Films), Laisse-moi entrer est symptomatique d’un travers bien connu du cinéma hollywoodien : sa boulimie de projets faciles, parmi lesquels les remakes trônent en bonne position. Ceux de leurs grands classiques bien sûr, et au passage de quelques « classiques » moins académiques, mais aussi ceux de films étrangers ayant rencontré un certain succès dans leur pays d’origine. On le sait, le spectateur américain moyen ne supporte ni les sous-titres, ni les doublages, et c’est pourquoi on assiste au spectacle absurde de péloches remakées avant même d’avoir pu faire leur carrière. Sans tomber alors dans les excès d’un En quarantaine (en salles moins d’un an après la sortie espagnole de Rec), c’est aujourd’hui au tour de la sensation horrifique suédoise de 2008/2009, Morse de Tomas Alfredson, d’être revue et corrigée sur les terres de l’Oncle Sam. Avec au final, une fois n’est pas coutume, une surprise plutôt mordante !

Hammer-ican Gothic

Propulsé du petit au grand écran par un J.J. Abrams ayant suivi le même parcours, Matt Reeves avait sérieusement assuré avec Cloverfield, son mix de documenteur et film de monstre. Pourtant, vu sa participation active sur le projet en tant que producteur, on pouvait se demander quelle part de cette réussite était due au papa de Lost et Alias (d’autant qu’on lui doit pour beaucoup l’incroyable campagne virale ayant précédé la sortie) et dans quelle mesure Reeves pouvait s’en incomber la gloire. Laisse-moi entrer, c’est donc pour lui la chance de faire vraiment ses preuves, de démontrer qu’il n’est pas qu’un habile cadreur sachant rendre exaltante une fin du monde en DV. Une chance qu’il a su saisir. Forcément plus posée et léchée que sur Cloverfield, la réalisation de Reeves donne l’impression d’une transposition du gothique à la Hammer dans un bled des Etats-Unis et s’offre par le fait un cachet incommensurable, une identité visuelle assez unique. L’omniprésence de bâtiments lugubrement éclairés, l’impact à l’image du sang, l’importance des éléments naturels… On peut alors reprocher au réalisateur de reprendre quasi plan par plan des scènes entières de l’original (l’attaque dans la piscine) ou bien de céder à un spectaculaire inapproprié lors des attaques de Abby (transformée en virevoltant lutin en CGI à faire blêmir Yoda), il est indéniable qu’il a su imposer un vrai style à son long-métrage. Une ambiance génialement à cheval entre réalisme et fantastique, dont le caractère « néo-gothique » est encore renforcé par les compositions inspirées de Michael Giacchino et ses choeurs d’enfants.

Adapter une adaptation

Mais là où Laisse-moi entrer se créé une identité visuelle propre, il a en revanche un peu de mal à se détacher de l’intrigue de Morse. Au premier abord en tout cas, tant il est vrai que ceux connaissant le film original ne rencontreront ici quasiment aucune surprise, sans compter que cette version américaine se permet moins de liberté que le film original – ne parlons même pas du roman de John Ajvide Lindqvist – sur le plan des sujets tabous. Pour autant sommes-nous face à un nouveau remake hollywoodien aseptisé comme nous en avons l’habitude ? Loin de là, car Matt Reeves – réalisateur ET scénariste – réussit déjà à recréer le sentiment délétère de l’oeuvre originale malgré son déplacement dans un cadre ricain, avec par exemple la peur permanente que propage le poste de télévision, mais aussi parce que cela lui laisse le champ libre pour se focaliser plus avant sur la relation entre Owen et Abby. La représentation des parents du garçon (la mère dont on ne voit jamais le visage, le père réduit à une voix endormie au téléphone), la réduction drastique des intrigues secondaires… autant d’éléments qui ne nous font que mieux ressentir l’abandon autour de ces deux « enfants », n’en rendent que plus puissants la force de leurs sentiments et le dilemme qui se pose à chacun. Il ne faut bien sûr pas oublier de remercier les deux jeunes comédiens pour cet état de grâce. D’un côté Kodi Smit-McPhee, remarqué aux côtés de Viggo Mortensen dans La Route, et de l’autre Chloe Moretz, déjà incroyable dans Kick-Ass et ici encore plus impressionnante dans la palette de son jeu. Grâce à eux, l’histoire se montre véritablement émouvante et tendre malgré l’horreur qui les entoure, celle qu’ils subissent comme celle qu’ils provoquent.

Sans chercher alors à briller en se démarquant drastiquement de son modèle, Laisse-moi entrer s’inscrit malgré tout comme l’un des meilleurs remakes vus depuis longtemps, une oeuvre maîtrisée et férocement envoûtante. Surclasser le film de Tomas Alfredson semblait de toute façon irréalisable, sans parler de l’inutilité d’une telle démarche, mais Matt Reeves est amplement parvenu à surpasser nos attentes à l’égard de tels projets et ça, déjà, c’est énorme. Tenez-le vous pour dit : céder au snobisme anti-remake serait ce coup-ci une très grosse erreur !

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2 Réponses à “Critique ciné : Laisse-moi entrer”

  1. dasola dit :

    Bonjour, je n’ai pas vu le film mais j’avais beaucoup aimé Morse. Je ne vois pas l’intérêt d’un remake aussi rapidement à part qu’il est destiné au public américain qui déteste les sous-titres et les doublages. Ils loupent quelque chose. Je conseille aussi le roman dont sont adaptés les deux films. Bonne après-midi.

  2. pitouwh dit :

    C’est vrai que le principe d’un tel remake est de satisfaire un public américain un chouïa casse-couilles mais même si les histoires sont quasi-identiques, cette nouvelle version propose quelque chose de vraiment intéressant par rapport à l’original.

    La critique de Mad Movies (ma bible !) a mis le doigt dessus en parlant d’une sexualisation des personnages, ce qui permet une identification plus aisée à leur relation que dans la version nordique.

    Enfin, tout ça pour dire que Laisse-moi entrer, qu’on ait vu l’original ou non, mérite vraiment le coup d’oeil !

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