Critique ciné : Des hommes et des dieux

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Au début des années 90, les moines Cisterciens de Tibhirine, en Algérie, partagent leur existence avec les musulmans et se sont parfaitement intégrés à la vie de la région. Pourtant, tandis que la colère monte chez certains islamistes et que les actes de violence se multiplient, des menaces de plus en plus lourdes pèsent sur les frères du monastère. Entre leur survie et leur mission, chacun devra alors fait un choix crucial

« Nous aurons une nouvelle fois le sentiment qu’on se moque de nous »

Inspiré d’un dramatique fait réel, le kidnapping puis l’assassinat des moines de Tibhirine en 1996, Des hommes et des dieux a été récompensé du Grand Prix au dernier festival de Cannes. Alors, forcément, on se dit qu’une telle consécration doit bien cacher quelques qualités, et à n’en point douter ce récent primé en possède quelques-unes. Mais ce qu’il ne faut pas non plus oublier avec ce genre de longs-métrages célébrés par « les milieux autorisés », c’est qu’il s’agit bien souvent – et c’est malheureux à dire – de véritables foutages de gueule ou, au mieux, de branlettes auteurisantes aussi hermétiques que vaines. Ce que n’est pas très loin d’être Des hommes et des dieux, histoire de caresser dans le sens du poil la tradition…

Grand Prix du festival de Cannes

Ceci étant dit, et si l’on excepte une démagogie habituelle chez les jurés des festivals ou cérémonies, pour quelles raisons Des hommes et des dieux mériterait-il son Grand Prix ? La réalisation de Xavier Beauvois (Le Petit lieutenant) pour commencer, qui ne payait pas de mine au premier abord mais se révèle très rapidement d’un esthétisme poussé : magnificence des décors (le Maroc se substitue agréablement à l’Algérie), c’est surtout dans les scènes réunissant tous les frères que surgissent les plus beaux instants, le réalisateur composant des images empreintes de toute une tradition picturale religieuse dont la gravité ne prépare que mieux au drame à venir. Le drame, justement, constitue la pierre angulaire sur laquelle se construit tout le projet (même s’il tarde à l’aborder explicitement) et on comprend alors ce qui pourrait avoir tant plu aux jurés du festival de Cannes, car Beauvois fait preuve de la même retenue dans l’approche de son sujet que dans sa réalisation. On parlerait même d’une réelle intelligence du propos si le monsieur ne laissait surnager quelques gênantes zones d’obscurité, telle cette manière de présenter les terroristes comme des sauvages sans réel motif (voir la scène avec les deux anciens du village). Pas de quoi non plus se sentir extérieur à l’histoire, la pudeur du film mettant relativement en sourdine ces considérations pour se concentrer sur les interrogations propres aux moines, leurs doutes face à l’avenir incertain qui se dessine devant eux. Une excellente chose puisque les acteurs, habités par leurs rôles (l’immersion dans de vraies abbayes a porté ses fruits), sont justement le meilleur atout de Des hommes et des dieux, ils savent par leur seul talent nous rendre sympathiques et même proches ces personnages dont ne savons finalement presque rien. Et quand vient ainsi dans la dernière bobine la scène du repas sur « Le Lac des cygnes » (qui aurait véritablement dû clore le métrage), avec ces échanges de regards lourds de sens, on ne feint pas l’émotion qui nous prend à la gorge… Rien que pour ça, le film n’a pas totalement usurpé sa récompense cannoise.

Vis ma vie de moine sur l’Atlas

Le sujet du film ne se prêtant pas spécialement à la fantaisie, Xavier Beauvois prend le parti de créer le cadre le plus réaliste possible pour sa reconstitution et limite donc au minimum son recours aux outils du cinéma : pas de mouvement de caméra, pas de musique, nous sommes véritablement dans le principe de captation du réel. Fasciné qui plus est par le quotidien monacal, il s’attache à nous dévoiler la vie des moines sous tous ses aspects et n’hésite pas – pour mieux signifier l’aspect cyclique de cette existence – à avoir recours à la répétition, comme lors des fréquents retours à la prière du matin. Mais si le réalisateur parvient effectivement à nous faire ressentir ce que peut être une vie dévolue au Christ, cette réussite s’avère être en fait le boulet que traînera Des hommes et des dieux. Trop exhaustif, cet aspect contemplatif du film alourdit considérablement la narration et, cela va sans dire, le rythme de l’ensemble. Durant les trois premiers quarts d’heure, conséquence de l’absence totale d’action, nous avons ainsi la désagréable impression de contempler un numéro de l’émission « Striptease » – bien réalisé mais tout aussi peu excitant – et elle ne se dissipera pas avant d’arriver dans la dernière ligne droite du métrage… Hé oui, qu’on le veuille ou non, Des hommes et des dieux partage avec beaucoup des autres primés de l’histoire du Cinéma une tare des plus rébarbatives : on s’y fait chier comme un rat mort. Et franchement, encore ! On peut alors arguer que digressions narratives et pauses du rythme sont les symptômes de la réussite de Beauvois, la concrétisation d’une réalisation pensée avec justesse, cela ne changera rien au fait que nous aurons une nouvelle fois le sentiment qu’on se moque de nous. D’autant que le réalisateur est on ne peut plus conscient des vertus soporifiques de son oeuvre, plusieurs références au sommeil surgissant en cours de visionnage (un ouvrier qui s’endort, un enfant qui s’ennuie et baille,…) comme pour nous renvoyer à notre propre somnolence. Si ça c’est pas du foutage de gueule dans les règles de l’art !

Pas inintéressant sur le papier, mis en scène avec élégance, Des hommes et des dieux s’enlise donc pourtant dans un traitement entre prétentions auteurisantes et démarche documentaire, du bien ronflant comme on a l’habitude d’en voir briller dans les cérémonies officielles. Alors, se donne-t-on rendez-vous l’année prochaine pour découvrir les futurs primés ou bien avons-nous enfin compris que les films de compétition ne sont faits que pour les jurys, pas pour le grand public ?

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