Archive pour janvier, 2010

Le Livre d’Eli

25 janvier, 2010

livre_d_eli_book_of_eli_freres_hughes_brothers_denzel_washington_gary_oldman_mila_kunis_affiche_poster

 

Dans la vague des films post-apocalyptiques qui pullulent ces dernières années, Le Livre d’Eli tient une place à part. Non pas qu’il propose un traitement original de notre angoisse de l’avenir, mais il marque en fait le retour au charbon des frangins Hughes, excellents cinéastes dont nous n’avions plus de nouvelles depuis un From Hell bien glauque sorti il y a maintenant presque neuf ans. Et si l’attente a été longue, très longue même, elle en valait largement le coup quand on voit le morceau de pur cinoche qu’ils balancent sur nos écrans, pétri de bonnes idées et d’influences inspirées. Même si certaines, malheureusement, sont plus discutables que d’autres et viennent un peu gâcher la fête.

Dans le futur, guerres et pollution ont fini par ravager la surface de la planète, faisant de la Terre un désert aride où tout vient à manquer. Un homme seul, Eli, traverse ce paysage désolé pour atteindre l’ouest, où il doit conduire un livre très spécial à bon port. Mission difficile, car cet ouvrage attise la convoitise d’un chef de bande cruel, persuadé que les mots qu’il contient pourront lui donner un pouvoir sans pareil dans ce monde désoeuvré. Mais s’il est prêt à tout pour s’en emparer, Eli ne reculera lui devant rien pour le défendre

Au début de leur carrière, avec Menace 2 Society, Génération Sacrifiée ou même le documentaire American Pimp, les frères Hughes étaient connus pour choisir des sujets proches de leur expérience personnelle, de ce qu’ils avaient pu voir et comprendre lors de leur enfance à Detroit. Pourtant, avec From Hell, les frangins démontrèrent qu’ils pouvaient faire autre chose, comme livrer une oeuvre de divertissement (au sens noble du terme) absolument magnifique. C’est pourquoi, après le rendez-vous manqué Hide and Seek, les voir se lancer sur Le Livre d’Eli était aussi excitant. Et dès les premières minutes de celui-ci, nous ne sommes pas déçus : Albert et Allen n’ont rien perdu de leur talent durant cette absence et nous plongent immédiatement dans une ambiance unique, un monde post-apocalyptique aux tons comme nous n’en avons jamais vu. Une exigence technique et artistique qu’ils entretiennent tout du long, avec une volonté aussi forte que celle d’Eli, et qui assure donc un spectacle perpétuel pour nos rétines irradiées.

Mais la réussite des frères Hughes ne se cantonne pas à la seule création de beaux plans, ni même à la constitution d’un univers post-nuke visuellement attrayant. Non, leur véritable force ici est de donner à ce monde une épaisseur cinématographique incroyable, nourrissant leur propos post-apocalyptique de références variées qui aboutissent à un tout cohérent, à la fois original et foutrement efficace. Entre western et chanbara, les frangins finissent alors par faire de Denzel Washington (royal, comme toujours) une figure héroïque ultime dans ce monde en perdition, le voyageur silencieux auquel il vaut mieux ne pas se frotter. Les scènes d’action sont à ce titre de purs moments de jouissance et de « fine brutalité », et le premier combat d’Eli en contre-jour devrait vous laisser bouche-bée pour quelques minutes.

Si les réalisateurs tirent toutefois une grande force de leurs sources d’inspiration, il en est une qui vient désagréablement alourdir leur ouvrage. Et celle-ci, rompue à faire chier son monde depuis des millénaires, est bien évidemment la foi religieuse. Quoique, dans le cadre du film et de son intrigue, elle a tout à fait sa place, exprimant comme nulle autre le thème de l’espoir face à l’adversité la plus insurmontable. L’idée que la foi, sous sa forme la plus pure et générique, est la seule chose qui peut vous faire attendre ou vous battre pour des lendemains meilleurs. L’erreur des frères Hughes et de leur scénario étant alors de donner un nom à cette foi. Parce que même s’il n’est dit que très tard que le livre protégé par Eli est une Bible, celui-ci est immédiatement identifiable avec son crucifix sur la couverture et, surtout, les passages cités par le héros… On bascule alors à intervalles réguliers dans un prosélytisme toujours lourdingue et critiquable, d’autant que le film apporte un crédit gênant à la chrétienté en faisant à plusieurs reprises du héros une figure clairement christique, miracles y compris. Le problème n’étant pas seulement qu’on fasse ici la promotion du puritanisme ricain, mais que cela a aussi tendance à jeter le doute sur les capacités propres du héros. En effet, ce n’est pas la même chose de regarder à l’oeuvre un combattant hors-pair et une marionnette manipulée par un dieu quelconque…Vraiment dommage, surtout que l’on aurait pu atteindre le même résultat -avec d’avantage de finesse et d’efficacité- en restant simplement plus évasif sur la nature de la foi d’Eli.

En dépit du twist final qui ajoute encore à la légende du personnage qu’incarne Denzel Washington, achevant de l’inscrire au panthéon des héros solitaires croisés sur les terres du Farwest ou du Japon, Le Livre d’Eli pourra donc laisser une drôle d’impression à tous ceux ayant un problème avec la propagande religieuse. Un sentiment d’autant plus étrange qu’à côté de cela la réussite des frères Hughes est totale, nouvelle confirmation brillante de tout le bien qu’on peut penser d’eux. Leur western post-nuke est un long-métrage de haute volée, à la valeur cinématographique incroyable (c’est franchement la grande classe), et on espère alors que ses bondieuseries n’étaient qu’une façon pour les réalisateurs de revenir en odeur de sainteté, afin de pouvoir retourner sur les plateaux sans avoir à attendre dix ans… Oh et puis merde, même s’ils sont devenus des culs-bénis, on attend leur prochain effort avec impatience !

19223631jpgr760xfjpgqx20100112021019.jpg  19113402jpgr760xfjpgqx20090527035349.jpg  19223635jpgr760xfjpgqx20100112021211.jpg

Tamagotchi, le film

22 janvier, 2010

tamagotchi_film_affiche_poster

Vous souvenez-vous des Tamagotchis, ces jouets électroniques en forme d’oeuf sortis à la fin des années 90 et consistant à élever des créatures virtuelles ? Hé bien si la mode s’est quelque peu essoufflée chez nous, il n’en va pas de même dans leur pays d’origine où ces petites bestioles ont continué de proliférer, bénéficiant même de leur propre série animée. Un succès leur ayant permis de débouler dans les salles nippones en 2007 avec un premier long-métrage, puis un second l’année suivante. Bizarrerie de la distribution, c’est celui-là même qui nous arrive aujourd’hui, Tamagotchi, le film : la plus belle histoire de l’univers. Et comme vous vous en douterez, c’est à réserver à un très, très jeune public…

Tout va pour le mieux sur la planète des Tamagotchis où Mametchi et ses amis attendent impatiemment la venue de la bibliothèque volante à leur école, avec ses livres magiques dans lesquels on peut plonger et vivre des aventures merveilleuses. Un plaisir qu’aucun petit tamagotchi n’est prêt à se refuser, à l’exception du solitaire et tristounet Kikitchi. Mais il y a plus grave car celui-ci entend un appel à l’aide venir d’un des livres

Avant toute chose il est bon de préciser un point crucial concernant les Tamagotchis : en dépit des apparences, ce ne sont absolument pas des animaux de compagnie, même imaginaires. Le fabricant Bandai a en effet été très tôt confronté à un mini-scandale, les spécialistes de l’enfance craignant que la faculté de résurrection des créatures virtuelles ne perturbent l’esprit des bambins. C’est bien connu : si la mort de mon Tamagotchi n’a rien de grave, pourquoi ne pas essayer avec le pauvre Médor ? Un raisonnement un peu hâtif que Bandai a contourné en prodiguant une mythologie à ses créatures (relayée par la série), où la mort est exclue puisqu’elles viennent en fait d’une autre planète et y retournent quand elles disparaissent de notre écran… Vous trouvez l’argument un peu lourd et simpliste ? Il faudra vous y faire, car c’est pile le genre d’énormités que l’on retrouve dans Tamagotchi, le film. On y parle d’amitié, de quête du bonheur, de plaisir de la lecture (on en profite aussi pour faire la pub d’un géant du fast-food américain), ce qui en soit est très bien, mais le tout est exécuté avec un traitement à la truelle qui le destine clairement aux spectateurs de moins de cinq ans. Il faut voir comment un gag second degré très répandu dans les mangas -les yeux « brillants »- est ici utilisé sans aucun recul humoristique, pour comprendre à quel point le film s’acharne à être le plus accessible possible, à transmettre émotions et informations sans la moindre finesse. Dès lors le design des personnages, déjà pas gâtés de par leur inspiration des jouets, paraîtra hideux à n’importe qui ayant quitté les bancs de la maternelle (mais pourquoi cette petite ampoule aux yeux exorbités ?) quand il s’agit là encore de capter au plus vite l’attention des gamins, avec des formes et des couleurs facilement identifiables.

Toutefois, sur un plan purement technique, Tamagotchi, le film présente quelques jolies choses comme par exemple une utilisation agréable du cel-shading. Bien sûr elles ne sont pas souvent mises en valeur ici, si ce n’est au cours du climax où le monde se déchire comme les pages d’un livre, mais ce savoir-faire visuel laisse présager du très bon pour le projet suivant du réalisateur Joji Shimura avec le studio Oriental Light and Magic, puisqu’ils se sont chargés de l’adaptation animée du jeu vidéo Professeur Layton. A défaut donc de trouver un quelconque intérêt ici, les membres les plus âgés du public pourront toujours voir l’aventure de Mametchi et ses amis comme un bon augure (ne serait-ce que technique) pour Professeur Layton et la Diva éternelle !

Bon, il faut alors vous faire une raison : même si vous aviez adoré élever et vous promener avec votre Tamagotchi il y a de cela plus de dix ans, ce long-métrage ne vous fera revivre en rien le plaisir simple d’avoir un compagnon de jeu fictif. En revanche, si vous avez désormais un véritable tamagotchi à la maison (ou plusieurs, sait-on jamais) et que celui-ci peine encore à écrire correctement son prénom, Tamagotchi, le film saura probablement lui faire passer un bon moment. Ou l’empêchera tout du moins de penser à mettre les doigts dans la prise électrique pendant une heure et demie, ce qui fait déjà ça de gagné. Mais quand on la compare entre autres aux oeuvres les plus enfantines d’un Hayao Miyazaki, Mon voisin Totoro et Ponyo sur la falaise en tête, cette version ciné des Tamagotchis arbore quand même une bien triste figure en réclamant des jeunes spectateurs de n’être que des éponges.

4110043buxlx1798.jpg  4110047iaajr1798.jpg  4110050wzofv1798.jpg

Invictus

16 janvier, 2010

invictus_clint_eastwood_morgan_freeman_matt_damon_nelson_mandela_Francois_Pienaar_affiche_poster

 

Bien qu’il fêtera ses 80 ans cette année, Clint Eastwood fait preuve d’une boulimie artistique nous donnant à penser que, avant de prendre sa retraite et mourir (une idée très présente dans sa filmographie récente), le réalisateur tient à finir de dire ce qu’il a sur le coeur. Avec son troisième film en un peu plus d’un an, Invictus, l’ancien Dirty Harry nous parle ainsi de tolérance, de paix entre les différents groupes pouvant cohabiter dans un espace donné. Un message finalement très proche de celui de son précédent effort, Gran Torino, sauf que la rencontre improbable de deux voisins se dérobe ici au destin de tout un pays, l’Afrique du Sud de l’après-apartheid. Un changement d’échelle dans lequel le discours de Eastwood perd un peu en finesse.

Tout juste élu président de l’Afrique du sud, Nelson Mandela doit s’occuper des affaires d’état mais également d’un problème plus préoccupant, son pays continuant d’être rongé par les restes de l’apartheid. Pour y remédier, il lui vient l’idée de réunir ses concitoyens sous une même bannière en se servant du sport, et plus spécialement du rugby. La Coupe du Monde se tenant dans une année, il demande alors au capitaine de la très moyenne équipe nationale de se surpasser pour porter haut les couleurs de l’Afrique du sud

En tant que réalisateur, Clint Eastwood s’est fait une spécialité ces dernières années d’éclairer des sujets difficiles avec une retenue remarquable. L’euthanasie dans Million Dollar Baby, la question du point-de-vue dans la guerre (le diptyque Mémoires de nos pères / Lettres d’Iwo Jima), la brutalité policière avec L’Echange ou encore le « racisme ordinaire » dans Gran Torino. Mais loin de se départir de l’émotion en évitant ainsi le pathos, Eastwood parvenait à chaque fois à capter la part humaine du drame avec une sensibilité unique, celle d’un vieux sage connaissant ses fautes, celles des autres, et capable d’y réfléchir avec recul, sans la moindre véhémence. En cela le Eastwood réalisateur de la dernière décennie est donc assez proche de l’image publique de Nelson Mandela, l’homme derrière le « Tribunal du Pardon », et le portrait qu’il nous en dresse dans Invictus lui offre par conséquent une réelle épaisseur, presque un certitude de véracité. Il faut dire aussi qu’en confiant le rôle à Morgan Freeman, acteur dont le talent n’est plus à démontrer, la moitié du travail était faite. Pour le reste, Eastwood assoit alors le sentiment de réalisme grâce à une réalisation sans fioriture, le plus étonnant étant peut-être bien l’absence quasi-totale de musique dans la première partie pour se rapprocher du style documentaire.

Et pourtant, malgré cette réussite formelle apparente (à noter les réussis matchs de rugby où l’on sent bien la violence des chocs), Invictus ne peut prétendre à la même intelligence dans son propos que les précédents films du réalisateur. Pourquoi cela ? Parce que cette fois, l’approche de Eastwood confine à un optimisme des plus forcenés, pour ne pas dire franchement naïf. C’est vrai, depuis quand le sport peut-il réunir ainsi les gens, leur faire oublier les différences qu’ils pensent avoir ? Rappelez-vous l’espoir de la France Black-Blanc-Beur au lendemain de la Coupe du Monde de foot en 98 et comment, quatre ans plus tard, le Front National passait au second tour de l’élection présidentielle… Difficile dès lors de « croire » à l’histoire que nous raconte Eastwood car si le message est on ne peut plus louable -et même indispensable- les mécaniques narratives apparaissent comme trop grossières pour émouvoir, nous impliquer. Tout se passe comme l’imaginait Mandela, dans une logique autant implacable qu’irréaliste, et bien qu’il existait plusieurs nids où épaissir le récit (les agents de sécurité, les joueurs de l’équipe), ceux-ci sont traités avec une légèreté flirtant souvent avec la comédie. Et que dire du final, où Eastwood nous conduit jusqu’à un happy-end douteux à grand renfort de ralentis lourdingues…

Alors, que ce soit clair, Invictus n’est pas un mauvais film en soi, mais on ne peut nier qu’il s’agit d’une sacrée déception quand on pense à celui qui est aux commandes, et au sujet qui était entre ses mains. Sa nouvelle oeuvre se contente en fait d’une approche ultra-simpliste difficilement pardonnable chez Eastwood, usant des bonnes grosses ficelles de ce genre de films. Après, il est sûr qu’un peu de naïveté peut faire du bien en ces temps cruels mais, pour le coup, on aurait préféré que ce soit quelqu’un d’autre qui s’y colle.

19210160jpgr760xfjpgqx20091209035031.jpg  19210168jpgr760xfjpgqx20091209035919.jpg  19201077jpgr760xfjpgqx20091118042713.jpg