Coeur d’encre

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Alors que Histoires enchantées est encore projeté sur certains écrans, un nouveau long-métrage avec un postulat similaire s’apprête à sortir dans nos salles. En effet, tout comme le film avec Adam Sandler, ce Coeur d’encre tiré d’un best-seller de Cornelia Funke se propose ainsi de nous montrer ce qu’il se passe lorsque la frontière entre fiction et réalité se brouille, que l’un envahit l’autre, mais d’une façon cependant radicalement différente. Car si le premier est une comédie purement familiale, usant de son ressort fantastique pour véhiculer une morale bien appuyée, le second est un véritable oeuvre de fantasy, une péloche d’aventure pleine de péripéties, de magie et de monstres. C’est en tout cas ce à quoi nous nous attendons lorsque l’on s’assoit dans le siège du cinéma et, si le spectacle s’avère bien être au rendez-vous avec quelques sacrés morceaux de bravoure cinématographique, nous ne pourrons nier qu’une petite déception se fait ressentir au terme du métrage. Parce que nous n’avons pas été transportés dans l’histoire comme nous l’espérions. Ce qui tient à plusieurs choses mais surtout, et bizarrement, au fait que Coeur d’encre manque justement d’un peu de coeur…

Mo et sa fille Meggie passent leur vie sur les routes, s’arrêtant dans toutes les bouquineries qu’ils peuvent croiser sur leur chemin et cela depuis neuf ans déjà. Une existence qui commence à peser à la jeune fille, d’autant que son père refuse catégoriquement d’en expliquer les raisons tout comme il change toujours de sujet dès que l’on aborde le problème de Resa, sa femme disparue. Pourtant, bientôt, la vérité va se présenter à Meggie quand un étrange homme répondant au nom de Doigt de Poussière se présente à Mo… et exige de lui qu’il le renvoie dans son livre !
L’adolescente apprend alors que son père est ce que l’on appelle une « langue d’argent », c’est à dire un être possédant le pouvoir de rendre réels les personnages des livres qu’il lit à voix haute. Plus encore, elle découvre que si sa mère a disparu neuf ans auparavant c’est à cause du don de Mo, qui a subitement fait s’échapper d’un livre nommé Coeur d’encre le diabolique Capricorne, un de ses acolytes et le saltimbanque Doigt de Poussière, la magie exigeant alors en retour que quelqu’un prenne leur place dans le roman. Ayant aujourd’hui enfin retrouvé un exemplaire de cet ouvrage rarissime, Mo pense alors qu’il va enfin pouvoir libérer sa femme de ses pages mais il est en réalité encore loin d’avoir atteint le bout de ses peines. Car Capricorne a retrouvé sa trace et veut désormais utiliser son pouvoir pour relâcher une entité maléfique, l’Ombre, qui mettrait en péril le monde entier

Le grief majeur que l’on peut ainsi reprocher au film est son manque de coeur, qui tient en premier lieu au traitement réservé aux deux personnages principaux de l’intrigue, Mo et Meggie. Parce que même si ceux-ci se trouvent bien au coeur du récit, en sont les principaux moteurs, force est d’avouer que leur caractérisation les cantonne à des rôles presque exclusivement fonctionnels et par conséquent sans grand intérêt. Tous les éléments sont pourtant présents pour leur donner cette indispensable étincelle de vie mais, en refusant de les faire se confronter de front aux choses qui les hantent, les tracassent, le film ne leur permet jamais de présenter une complexité qui leur permettrait d’apparaître comme plus humain, plus proches de nous et en fin de compte plus vivants. Ils ont ainsi beau être efficacement interprétés par le toujours excellent Brendan Fraser et la jeune mais prometteuse Eliza Hope Bennett, rien n’y fait et jamais nous ne parvenons à pleinement nous émouvoir de leurs mésaventures. Un constat que l’on retrouve d’une façon assez similaire en ce qui concerne le grand méchant, Capricorne, dont Andy Serkis endosse le costume. Car même si l’acteur derrière Gollum ou King-Kong se révèle être absolument parfait d’expressivité dans ce genre de rôles, celui du méchant grimaçant et farceur (ceux qui l’ont vu dans le jeu Heavenly Sword sauront de quoi nous parlons), il est trop peu présent au fil de l’intrigue pour constituer un ennemi solide, une véritable menace pour nos héros. Dommage, parce qu’avec un atout comme Serkis il y aurait vraiment eu moyen de faire beaucoup mieux. En fait, ce sont donc les personnages secondaires qui se trouveront être les mieux traités et tout particulièrement celui de Doigt de Poussière, auquel Paul Bettany prodigue un malaise palpable encore renforcé par une sous-intrigue s’imposant comme la plus intéressante du film.

Cela tient au fait qu’elle est finalement celle usant le plus intelligemment du postulat fantastique de Coeur d’encre, à savoir des personnages de fiction faisant irruption dans la réalité, nous le présentant comme un être partagé entre le Bien et le Mal en raison de sa nature lâche, imposée par la façon dont il a été imaginé dans le livre. Un point d’autant plus positif pour le film que ce dernier, à côté de ça, a une tendance très nette à ne pas assez creuser les possibilités offertes par son sujet, à n’exploiter le pouvoir des « langues d’argent » qu’en surface. Ce n’est pas tant qu’il manque d’idées (certaines sont même très bonnes, comme la façon dont se sont organisés les méchants vivant dans notre monde) mais, en effet, un tel pouvoir implique nombre de choses qui auraient pu sans peine étoffer le scénario tout en l’explorant de façon plus passionnante, ne serait-ce que simplement au regard de son fonctionnement qui est ici à peine survolé. Il aurait ainsi été bienvenu d’expliciter davantage le principe de l’échange entre les deux univers, les conséquences que cela peut par exemple avoir dans les livres, ou bien encore la question de la maîtrise de ce pouvoir, qui trouve en toute fin une solution aussi vite expédiée qu’à peine introduite. En fait, on a presque l’impression que toutes ces thématiques n’intéressent aucunement le réalisateur Iain Softley, que la partie « merveilleuse » de l’intrigue n’est pas un élément déterminant selon lui. Ce qui n’est pas forcément l’opinion du spectateur, s’attendant plutôt au contraire à être transporté comme par magie dans un monde où tout est possible et où tout se produit, la raison même d’être d’une telle histoire. Mais là encore, il est difficile de ressentir parfois un véritable enthousiasme quand les personnages du film, et au travers d’eux bien sûr le réalisateur, ne semblent pas plus étonnés que ça des merveilles qui se présentent à leurs yeux (exception faite du personnage de Jim Broadbent, qui pour le coup est un peu trop excessif). Il y a bien de la surprise, quelques « ouah » admiratifs, mais rien qui fasse ressentir pour de bon un émerveillement à nous communiquer.

On pourra alors toujours dire qu’il ne s’agit pas là du propos du film, se cantonnant il est vrai dans une tonalité plus sombre et très appréciable en soi, mais l’un n’empêche pas l’autre et la réunion des deux aurait alors peut-être pu combler ce manque, ce regret que l’on ressent au visionnage de Coeur d’encre. Enfin, fort heureusement et loin de là, tout n’est pas négatif dans ce long-métrage car déjà ce qu’il perd en approfondissement thématique, il le gagne en rythme, et cela reste quand même une des valeurs maîtresses du cinéma de spectacle. D’autant plus que le récit nous réserve quelques très beaux moments, des scènes impressionnantes en diable de par le soucis très porteur que consacre Iain Softley à la composition de ses plans ou bien à la dramatisation de son montage. Elles ne sont ainsi peut-être pas assez nombreuses mais ces séquences -comme celle de la tempête du Magicien d’Oz ou encore et surtout le climax, qui ne manquera pas de rappeler celui dans Les Aventuriers de l’Arche perdue au regard de sa scénographie ou du sort réservé aux méchants et qui nous dévoile en plus une créature tout bonnement splendide- sont des modèles de rythme et d’iconisation, faisant doucement monter la tension pour mieux laisser éclater l’action avec ses magnifiques images. Il est d’ailleurs à noter que cet esthétisme soigné est loin de n’être réservé qu’aux scènes spectaculaires, l’ensemble du film profitant admirablement du travail du réalisateur et de son directeur de la photographie Roger Pratt (un habitué des Harry Potter et des films de Terry Gilliam dont Les Aventures du baron de Münchausen, autant dire qu’il n’est pas un débutant en matière de « conte filmé ») qui se jouent efficacement des teintes et textures pour constituer un univers réaliste mais déjà empreint d’une certaine façon de la magie des livres, ou tout du moins de leur « aura ». Ce qui ne suffit bien sûr pas à compenser totalement les lacunes vues plus haut, surtout celles concernant le manque de « merveilleux », mais offre malgré tout à l’histoire un cadre parfait et dans lequel elle s’intègre sans heurt ou problème de crédibilité.

S’il constitue donc bien une légère déception en comparaison des attentes que nous portions en lui, Coeur d’encre n’en demeure pas moins un bon petit film de fantasy qui a la politesse de ne jamais prendre ses spectateurs pour des gogos, leur offrant un spectacle avec certes quelques lacunes mais s’assurant une bonne place dans le genre qu’il représente. Nous aimerions donc quand même voir un jour arriver une suite à ce film, histoire de développer plus avant certaines thématiques ici effleurées. Mais même s’il agit de l’adaptation du premier volume d’une trilogie, les changements effectués sur l’intrigue du livre de Cornelia Funke semblent indiquer qu’une telle chose ne sera jamais possible. Le message du film est ainsi respecté et, si vous voulez connaître la suite, il vous faudra donc vous plonger dans les romans pour vivre de nouvelles aventures !

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