Max Payne

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Adapter une oeuvre, quel que soit son médium d’origine, relève toujours d’une gageure assez difficile à surmonter. Parce qu’il y a un passif qu’il faut respecter sans pouvoir en être néanmoins trop respectueux, car on s’éloignerait alors du travail d’adaptation et on se retrouverait avec un produit bâtard ne ressemblant à rien. Une délicate balance que le travail d’adaptation. Ainsi, quand il fut annoncé que le jeu vidéo Max Payne allait être porté sur grand écran, des craintes légitimes sont apparues chez les fans de la première heure qui voyaient mal comment le polar glauque et ultra-violent de Remedy Entertainment et Rockstar Games pourrait s’adapter à des velléités de blockbuster cinématographique, devant ainsi ratisser un public le plus large possible. Une peur confirmée par l’annonce de la classification du film de John Moore par la M.P.A.A., qui écope d’une simple PG-13. L’équivalent, en plus mou, de notre « interdit aux moins de 12 ans », soit très loin de l’interdiction aux moins de 18 ans du jeu vidéo. Dans ces conditions, le film partait avec un handicap plus que dommageable mais, pourtant, un miracle s’accomplit quand nous vîmes les premières images de ce Max Payne pelliculé, qui annonçaient au moins un film au visuel soigné et de plus imprégné de fantastique, un ajout des plus excitants. Nous attendions donc avec impatience de pouvoir juger la chose sur pièce, pour retourner traîner nos guêtres dans les rues mal-famées de New-York…

Max Payne, un inspecteur du département des affaires non-classées, a vu sa vie se briser le jour où sa femme et son bébé ont été assassinés par des camés sous le coup d’une nouvelle drogue, la Valkyr. Devenu depuis un flic froid et monolithique, il cherche à éradiquer de sa ville la présence de ce fléau quand il est mélé au meurtre de Natasha Sax, une prostituée slave et consommatrice de Valkyr. Approché par sa soeur Mona qui cherche à se venger, ils se rendent compte que tous deux ont en fait le même ennemi en commun : Jack Lupino, un chef de gang psychotique, dealer de drogue et croyant dur comme fer à la fin du monde

John Moore, nous le connaissons pour sa réalisation efficace, celle d’un habile faiseur au style visuel solide et au bon goût prononcé (voir les atours élégants de son remake de La Malédiction) mais qui, aujourd’hui encore, n’a pas trouvé le projet parfait pour laisser éclater son talent potentiel. A défaut, il se lance donc sur des projets de producteurs (deux remakes et une adaptation), où l’argent ne manque pas et qui lui permettent alors d’élaborer de très belles choses sur le plan graphique. Dès le début de Max Payne, nous sommes ainsi plongés au coeur d’une cité déliquescente, battue par la pluie et les tempêtes de neiges et dont les tons monochromatiques renvoient à une certaine idée du film noir, ici viciée par des temps plus immoraux que jamais. Une vraie ville du péché, un fruit pourri fait de béton et de fer et qui renvoie alors assez efficacement à l’ambiance du jeu initial, qui présentait la même décrépitude architecturale. Prolongeant cette idée d’une ville monstrueuse par de magnifiques éclairages, ce sont surtout les ombres noires des anges glissant sur les murs qui donnent à cette cité les airs d’une forteresse au bord du chaos. Une nouveauté par rapport aux jeux vidéos, bien que ceux-ci aient leur part d’hallucinations dérangeantes, qui retranscrit à merveilles la dangerosité de cet univers et la tonalité apocalyptique qui y règne. Apportée par le scénariste Beau Thorne, cette touche de fantastique fut apparemment l’un des éléments déterminants qui décidèrent les producteurs à lancer le projet après quelques années de development hell. Sauf que le scénario de Thorne, pour répondre à certains impératifs des plus vulgaires (l’argent, toujours plus d’argent), ne proposait malheureusement pas que cette seule modification.

Il faut ainsi bien comprendre que la volonté derrière ce projet d’adaptation n’a jamais été de rendre hommage au jeu Max Payne, ni même de lui offrir un véritable pendant cinématographique, mais bien de capitaliser au maximum sur une licence porteuse auprès du public adolescent. Et si celui-ci peut facilement se procurer des jeux qui ne lui sont pas recommandé, il n’en va pas de même au cinéma où une interdiction aux moins de seize ans est une interdiction, point barre. Très tôt, la Fox annonça ainsi que le film serait classé PG-13, une aberration au regard de l’âpreté que l’on retrouvait dans le jeu original, ce sentiment de désespoir et de rage chez Max né du traumatisme de la découverte de sa famille salement massacrée. Une entrée en matière très sombre (évoquer la mort violente d’un nourrison, ce n’est pas rien non plus), qui marqua profondément les joueurs dans cette époque où les jeux vidéos devenaient plus mâtures, plus transgressifs, et qui installait définitivement un cadre tout entier tourné vers un déferlement de violence sans précédent. Max Payne était un ange de la vengeance, obnubilé par sa quête et consumé par elle, intégrant le bureau des narcotiques pour pouvoir s’infiltrer dans les milieux les plus dépravés sur la piste de la Valkyr, flirtant avec le crime et devant même se droguer pour ne pas être repéré… Le ton sombre du jeu était ce qui en faisait le sel, la force, et lui donnait une identité propre. Ce qui, bien sûr, était impensable à retranscrire dans un PG-13, et le processus de trahison du matériau original de commencer alors son appliqué travail de sape.

Tout ce qui faisait donc la particularité de Max Payne va se voir être réduit en charpie, et cela commence dès le début avec un refus évident de faire de son héros un justicier ultra-violent et désespéré comme il l’était pourtant. Un profil peut-être peu convenable pour le public visé par le film (et encore), édulcoré alors à l’extrême bien que cela était ce qui donnait toute sa force au récit, la vengeance étant un sentiment empathique par excellence. Mais pas ici, où un choix des plus curieux et dommageable est fait : jamais le film ne prendra comme point de départ de son intrigue le meurtre de Michelle Payne et son bébé (mais sur celui de Natasha, interprétée par une Olga Kurylenko qui disparaît donc beaucoup trop vite au goût de ses fans), suivant sur ce point une structure éclatée à base de flashbacks -les souvenirs de Max- qui dédramatise presque entièrement cet élément fondateur et primordial, car à la source même des motivations du héros. Les réminiscences du drame étant de plus présentées dans une ambiance sépia trop lumineuse en comparaison du cauchemar qui se déroule sous les yeux du héros, comme pour adoucir encore d’avantage -le sang est quasi-totalement absent du film- ce qui n’avait pas lieu de l’être pour rester cohérent avec le modèle. Dans le même ordre d’idée, nous noterons que toute l’intrigue autour de Max Payne rejoignant les narcotiques et s’infiltrant dans le monde de la drogue est purement et simplement abandonnée. Il est ici un membre de la bien plus sage section « cold case » (ouah…), les affaires non-classées, ce qui évite d’aborder des thématiques qui peuvent fâcher mais qui, encore une fois, étaient constitutives de l’univers de Payne.

Alors il finira bien par se le faire son shoot de Valkyr, vous verrez, mais c’est un petit peu comme pour tout dans le film, il faut attendre patiemment. Parce que si la scène de Max Payne sous défonce tient lieu de climax et réserve quand même son lot de jolis plans (merci John Moore et l’équipe des effets spéciaux), lui donnant au bout du compte une utilité dramatique bienvenue, ce n’est absolument pas le cas avec la seconde énorme trahison faite au jeu vidéo. Rappelez-vous : quand vous jouiez à Max Payne, qu’est-ce que vous faisiez les trois-quarts du temps ? Tirer sur des méchants, exactement. Mettre le boxon dans des décors numériques en cumulant cabrioles et bullet-time de folie pour massacrer le plus grand nombre avec plus de classe que n’en aurait jamais rêvé John Woo lui-même. Alors, en allant voir Max Payne au cinéma, à quoi vous attendez-vous ? Et si l’on vous dit que ce ne sera très certainement pas ce que vous espériez ? Et si l’on vous dit qu’il faudra attendre une heure de métrage avant que n’ait lieu le premier gun-fight ?… Un nouvel écart avec l’oeuvre originale qui tue pour beaucoup le plaisir du spectateur, qui s’attendait à un film où ça défouraillerait de toutes parts et se retrouve avec, en tout et pour tout, trois scènes de fusillades ne cumulant pas six minutes à elles trois réunies et dans lesquelles seulement une trentaine de pékins doivent se faire descendre. Qui plus est mal fichues comme le démontre l’utilisation aussi rarissime que nullissime des ralentis annoncés pourtant comme novateurs (avec pour le coup des cadrages vraiment mauvais de Moore, qui s’obstine à filmer ces scènes de profil même quand cela nuit à la lisibilité de l’action), voire même hypocrites dans leur façon de faire en sorte que Max Payne et ses cibles soient le moins possible dans les mêmes cadres, histoire de ne pas nous choquer quand il lui arrive de tuer quelqu’un.

Alors, il est sûr que la volonté de John Moore n’a jamais été de faire un pur film d’action mais, comme il le dit, un « film noir d’action« . Une volonté bien légitime puisque nous sommes dans le contexte d’une adaptation et que, pour peu que l’on ait l’esprit ouvert, toutes les expérimentations peuvent y être permises. Le fait d’avoir une intrigue solide pouvant aider à faire passer la pilule. Ce qui, vous vous en doutez, n’est pas franchement le cas ici. Abandonnant une intrigue simpliste mais ultra-efficace (la quête de vengeance de Payne) au profit d’une enquête fonctionnant sur le répétitif principe du « un indice mène à un autre », le film progresse en roue libre sans jamais nous prendre aux tripes comme il aurait pu le faire et, donc, sans même parvenir à bâtir un mystère intéressant. D’autant que tout ce qui touchait au surnaturel est éclipsé durant une bonne partie de la durée du film, nous laissant dans un environnement subitement beaucoup moins intéressant et dans lequel l’intrigue de bric et de broc n’a plus aucun soutien. Ajoutons à cela que le film n’est pas non plus des plus conciliants avec ses personnages, qu’il traîne d’un point à l’autre, fait disparaître puis réapparaître sans raison apparente ou plus d’explication que ça, s’embrouillant dans le propre entrelacement de ses sous-intrigues. Dommage, d’autant que les acteurs s’en sortent tous plutôt honnorablement, même Mark Wahlberg sur lequel nous avions pourtant quelques réserves quand sa participation fut annoncée. Ce qui n’empêchera pas le traitement de son personnage comme celui des autres d’être sacrifié sur l’auteul du consensus morale et du bidouillage en salle de montage.

Max Payne est donc une grosse déception, d’autant que nous avions appris petit à petit à entrapercevoir son potentiel par le biais de sa campagne promo et que nous nous étions alors mis à en attendre beaucoup. Donnant l’impression d’être réussi durant les quelques premières minutes grâce à la réalisation de John Moore, le travail d’adaptation se plante dans les (très) grandes largeurs en voulant jouer le tiède jeu des producteurs, dont le manque de respect pour une oeuvre qu’ils adaptent aura rarement été aussi flagrant. En effet, il ne reste rien de ce que nous aimions dans Max Payne sans que rien ne vienne non plus prendre la relève, nous laissant avec un film aussi inutile que frustrant. Et quand on voit comment la suite est annoncée avec le nombre incroyable de pistes laissées en suspens, on se demande si c’est bien la peine. Ou alors il faudra revoir la copie de fond en combles car, pour l’instant, Max peine sévère…

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