Sleep Dealer

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Alors qu’une conception bêtement folklorique du cinéma mexicain pourrait cantonner celui-ci dans les cordes des films de lucha libre, avec Santos en éternel héros de la production cinématographique locale, ces dernières années sont riches d’exemples de la vigueur qui y anime les esprits. Les films de genre originaires du Mexique acquièrent ainsi une notoriété mondiale nouvelle, avec une sophistication et une sensibilité toutes latines, et qui nous ont déjà révélé quelques talents d’exception comme Guillermo del Toro ou bien Alfonso Cuaron. Petit nouveau dans cet horizon en plein essor, Alex Rivera nous arrive aujourd’hui accompagné de Sleep Dealer, un film s’étant fait remarqué au dernier gestival de Sundance et qui a la bonne idée d’user intelligemment du genre de l’anticipation pour satisfaire à sa volonté première, à savoir extrapoler sur le développement de notre propre monde. Et quand on voit cela du côté du Mexique, des pays qui sont le plus en prise avec les dérives de nos sociétés (même s’il existe nombre de nations bien plus touchées), autant dire que la vision est aussi cinglante qu’engagée.

Dans un futur plus proche que nous pourrions le croire, les Etats-Unis ont dressé un mur infranchissable le long de leur frontière avec le Mexique mais, dans leur hypocrisie, continuent d’utiliser la main d’oeuvre mexicaine à l’aide d’usines appelées Sleep Dealers. Des entrepôt gigantesques dans lesquels ceux qui sont munis des implants nécessaires peuvent se connecter et contrôler virtuellement des robots sur les chantiers américains, les orangeraies de Floride,…
Memo, jeune homme ne rêvant que de quitter les terres arides où est établie sa famille et où l’eau est une denrée qui se monnaye en or auprès du gouvernement, se construit un jour une récepteur pirate pour écouter les ondes par-delà le Mur. Mais en faisant cela, il est repéré par l’armée qui envoie alors un drone pour éliminer la « menace terroriste », et provoque ainsi la mort de son père. Rongé par la culpabilité, il décide de pourvoir aux besoins de ses proches et se rend à Tijuana, la ville du futur, où recrutent les Sleep Dealers…

Sleep Dealer ne manquera ainsi pas d’interpeller le spectateur par son histoire qu’a rédigé Rivera, assurant la réalisation et le scénario d’un projet qu’il porte à bout de bras, et qui renvoie tout autant à une situation tristement d’actualité qu’aux possibilités d’un futur que l’on craint sans arriver à l’éviter. L’anticipation, genre oh! combien casse-gueule de la science-fiction puisque directement relié à des choses qui nous sont familières et que nous pouvons relativiser, trouve en effet ici un représentant particulièrement lucide car résultant d’une volonté de réalisme dans l’extrapolation temporelle qui n’est pas sans rappeler le travail effectué sur un certain Les Fils de l’Homme. C’est que nous aurions pu craindre de tomber dans le cheap quand on sait que le réalisateur avoue vouer un culte à La Guerre des étoiles, sentiment plus que compréhensible mais pouvant amener le film à se perdre dans des sphères qu’il ne peut atteindre. Et s’il lui arrive de céder parfois à ses sirénes, avec par exemple des drones en CGI peu convaincants ou bien en voulant agrandir un espace par une astuce de montage un peu trop évidente (voir les scènes dans le Sleep Dealer), force est de reconnaître que Rivera parvient à donner à son premier film une plutôt belle patine en cherchant du côté d’un certain naturalisme. Tirant donc finalement parti de son manque évident de moyens (on ne peut pas dire que le cinéma mexicain soit le plus argenté du monde, succès croissant ou non), le film s’installe dans des cadres du Mexique qui sont très semblables à ceux que nous connaissons, où la science-fiction n’apparaît que par légères touches. Ce qui sert d’autant mieux, bien sûr, son propos.

Parce que l’anticipation n’a d’autre but que de parler du temps présent et, en cela, le film de Alex Rivera se pose comme une parabole passionnante sur le « Rêve américain » qui a déjà amené tant de gens à risquer leur vie pour en trouver une meilleure. La perte de soi dans cette quête du bonheur se retrouve ainsi en filigrane tout au long du métrage, avec bien sûr les machines permettant de relier les travailleurs à leur avatar robotique mais pas seulement. Car la dématérialisation de tout un peuple (ici, même les souvenirs peuvent être vendus) par une politique capitaliste poussée dans ses derniers retranchements ne s’arrête pas à un simple mur, il faut aussi que cet Eden continue de faire envie aux habitants des pays moins fortunés pour faire tourner la machine. Ainsi, malgré la pauvreté ambiante qui entoure Memo, nous ne cessons de voir des téléviseurs de grand standing même dans la plus petite bicoque. Des fenêtres ouvertes sur un monde où tout semble plus facile, plus lumineux, plus marrant, et qui sont l’occasion pour Rivera de s’essayer à quelques touches d’humour noir avec ces messages télévisuels assénés avec la délicatesse du marteau-pilon (Verhoeven n’est pas loin) tout en cristallisant cette problématique du « rêve américain » qui n’est rien de plus que la négation d’une situation présente pour se conforter dans un rêve, un fantasme. Une dématérialisation du réel qu’expérimente directement le jeune héros et que nous fait découvrir par-là même le réalisateur, abandonnant en quelques occasions le naturalisme de son filmage pour triturer l’image et la rendre purement sensitive, nous plongeant dans la perception perturbée de Memo comme lui plonge dans cette « réalité virtuelle ».

Pourtant, le film a beau jouir d’une réelle intelligence, qui plus est servie par des acteurs véritablement excellents (Luis Fernando Pena en tête, mais aussi la très charmante Leonor Varela), son propos a une tendance à quelque peu s’égarer dans le derniers tiers du métrage avec la ré-introduction d’un personnage que nous avions quitté depuis quelques temps déjà. Un choix narratif qui va alors bien permettre de conclure l’histoire du père et permettre à Memo de faire son deuil mais qui, à côté de cela et en plus de le faire un peu trop rapidement, brouille un chouia les pistes quant au développement de la thématique principale. Le discours politique trouvera donc heureusement une sorte de conclusion avec le renoncement du héros à ce fantasme ne cachant que du factice, mais pour en arriver là nous aurons dû faire un détour relativement biscornu qui alourdit un peu la narration.

Reste malgré tout que Sleep Dealer se propose comme une première oeuvre sincère (tant dans le discours politique que dans l’amour de la science-fiction) et maîtrisée, dont le postulat de départ ne manquera pas de résonner avec l’actualité en l’éclairant d’une manière originale. Une véritable oeuvre d’anticipation, donc, et la révélation d’un nouveau talent mexicain qu’il nous faudra suivre de près, surtout s’il persiste à oeuvrer dans la science-fiction. Qu’on lui donne alors les moyens de faire son propre Star Wars, parce que ça pourrait s’avérer extrêmement passionnnant !

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