99 F

99f.jpg

Jan Kounen est un réalisteur comme je les aime, un de ceux qui osent explorer des territoires encore vierges avec sa caméra et dont le style propre ne ressemble à celui d’aucun autre dans le genre survolté. Dobermann avait été un choc à l’époque car, en plus d’être un film français comme on n’en avait jamais vu, c’était aussi un film d’action où même les dialogues étaient « dynamiques ». Quant à Blueberry, son second film, bien qu’étant dans sa majorité assez posé et contemplatif (rien à voir avec ses premières oeuvres, en somme), se permettait malgré tout quelques expérimentations qui laissèrent les fans de la bd dubitatifs. Et on retrouve beaucoup de ces deux films dans 99 F, dans la façon qu’a Jan Kounen d’être un réalisateur qui va au-delà de l’image « classique » du cinéma grâce à diverses techniques de montage et autres trucages, où ce qu’il montre va au-delà de ce que l’on verrait normalement. En effet, la caméra n’est pas pour lui qu’un simple oeil captant le réel, elle n’est au contraire qu’une base à partir de laquelle il va jouer, la triturant pour accoucher d’un film qui jamais ne cherchera à cacher sa nature « fictive », qui se donne comme un film et rien d’autre. Plus encore, elle est une caméra « subjective », la visualisation de la psychée de son héros dans tout ce qu’elle peut avoir de plus sensitif (rappelez-vous justement le climax de Blueberry). Autant dire, donc, que 99 F était un projet parfait pour Jan Kounen.  

Car le livre d’origine de Beigbeder a la particularité d’être écrit à la première personne, déjà, il est le reflet du cheminement mental de son héros, ce publicitaire baignant dans la réussite et les excès jusqu’à une prise de conscience qui l’amènera à prendre du recul par rapport à cet univers. Et donc à l’analyser, le commenter, le faire s’effondrer sur lui-même. Pour bien comprendre à quoi cela peut ressembler, je vous propose de tout simplement repenser au cultissime Fight Club de David Fincher (une filiation que Jan Kounen avoue ouvertement au détour d’un plan faisant référence à la « scène Ikea » du film de Fincher), un long-métrage ayant beaucoup de rapports avec le nouveau Kounen : dans les deux cas, on suit un trentenaire parfaitement intégré à un système et qui va vouloir en sortir quand il découvrira autre chose que cette routine, allant jusqu’à la combattre et essayer de la détruire, devenant par-là même sympathique à nos yeux; dans les deux cas, et pour renforcer cette « sympathie » que l’on a pour le héros, une narration en voix-over omniprésente est utilisée et le personnage commente avec cynisme l’ensemble du film, des acteurs aux situations; dans les deux cas, on a une réalisation « subjective » - les  »techniques » et « trucages » dont je parlais plus tôt - qui adopte le point-de-vue du héros et qui se matérialise sous des formes assez barrées;… Dans les deux cas, il s’agit ainsi de films centrés sur un personnage unique, omnipotent, mais aussi de sa lutte contre un système car c’est au travers de cela qu’il va se mettre à réellement exister (c’est d’ailleurs pourquoi les films ne portent pas, en titre, le nom de leur héros malgré leur rôle plus que central). Autant dire, donc, qu’il fallait un acteur solide pour supporter l’ensemble du film et les différentes facettes du personnage.

Chose que réussit parfaitement Jean Dujardin qui, mine de rien, est en train de devenir un des acteurs les plus intéressants du cinéma français, que ce soit dans la comédie ou les registres plus sérieux. Possédant un véritable talent de caméléon, l’acteur parvient ici à rendre vivant Octave Parango sur différents plans, que ce soit dans la fiction (l’alter-ego de Beigbeder) comme dans la « réalité » (Beigbeder lui-même). Tour à tour répugnant, attachant, exaspérant et émouvant, Dujardin confirme donc encore davantage son talent en portant le film sur ses épaules avec une l’élégance d’un dandy coké jusqu’aux yeux. Et n’oublions pas le reste du casting, qui laisse voir d’autres acteurs et actrices excellents comme Jocelyn Quivrin, Elisa Tovati ou bien les habitués des films de Kounen, comme Dominique Bettenfeld ou Antoine Basler, que l’on n’avait plus vu aussi bon depuis son cultissime rôle de Moustique dans Dobermann.

99 F est donc un film drôle, fou, gerbant, intelligent, pamphlétaire, une véritable réussite à laquelle on ne pourrait reprocher qu’une légère baisse de rythme dans ses dernières minutes… je me rends compte que l’on pourrait apparenter cette critique à une sorte de pub pour un long-métrage critiquant justement la publicité, ce qui pourrait sembler assez contradictoire. Mais, putain, quand c’est pour promouvoir un film bon comme ça, faut avouer que ça fait du bien de se ranger du côté du Diable ! Jan Kounen Rules !

18779568w434hq80.jpg  18804100w434hq80.jpg  18779566w434hq80.jpg

2 Réponses à “99 F”

  1. mabataille dit :

     » [kounen] se permettait malgré tout quelques expérimentations qui laissèrent les fans de la bd dubitatifs.

    doux euphémisme, j’ai une très mauvaise expérience de ce film…
    signé un gars qui connait pas la bd ;)

  2. pitouwh dit :

    C’était un parti-pris couillu, le côté shamanique, une expérimentation comme on n’en voit que rarement et qui découlait directement de la propre expérience du réalisateur. C’est sûr, ça déstabilise, mais c’est aussi un concept fort qui s’intègre bien à l’histoire (même si ce n’est pas celle Blueberry… il aurait vraiment fallu qu’il ait un autre nom, ce film) et qui, mine de rien, m’a bien fait triper dans l’hallucinante et hallucinée scène finale !

Laisser un commentaire