
Dans la vague des films post-apocalyptiques qui pullulent ces dernières années, Le Livre d'Eli tient une place à part. Non pas qu'il propose un traitement original de notre angoisse de l'avenir, mais il marque en fait le retour au charbon des frangins Hughes, excellents cinéastes dont nous n'avions plus de nouvelles depuis un From Hell bien glauque sorti il y a maintenant presque neuf ans. Et si l'attente a été longue, très longue même, elle en valait largement le coup quand on voit le morceau de pur cinoche qu'ils balancent sur nos écrans, pétri de bonnes idées et d'influences inspirées. Même si certaines, malheureusement, sont plus discutables que d'autres et viennent un peu gâcher la fête.
Dans le futur, guerres et pollution ont fini par ravager la surface de la planète, faisant de la Terre un désert aride où tout vient à manquer. Un homme seul, Eli, traverse ce paysage désolé pour atteindre l'ouest, où il doit conduire un livre très spécial à bon port. Mission difficile, car cet ouvrage attise la convoitise d'un chef de bande cruel, persuadé que les mots qu'il contient pourront lui donner un pouvoir sans pareil dans ce monde désoeuvré. Mais s'il est prêt à tout pour s'en emparer, Eli ne reculera lui devant rien pour le défendre…
Au début de leur carrière, avec Menace 2 Society, Génération Sacrifiée ou même le documentaire American Pimp, les frères Hughes étaient connus pour choisir des sujets proches de leur expérience personnelle, de ce qu'ils avaient pu voir et comprendre lors de leur enfance à Detroit. Pourtant, avec From Hell, les frangins démontrèrent qu'ils pouvaient faire autre chose, comme livrer une oeuvre de divertissement (au sens noble du terme) absolument magnifique. C'est pourquoi, après le rendez-vous manqué Hide and Seek, les voir se lancer sur Le Livre d'Eli était aussi excitant. Et dès les premières minutes de celui-ci, nous ne sommes pas déçus : Albert et Allen n'ont rien perdu de leur talent durant cette absence et nous plongent immédiatement dans une ambiance unique, un monde post-apocalyptique aux tons comme nous n'en avons jamais vu. Une exigence technique et artistique qu'ils entretiennent tout du long, avec une volonté aussi forte que celle d'Eli, et qui assure donc un spectacle perpétuel pour nos rétines irradiées.
Mais la réussite des frères Hughes ne se cantonne pas à la seule création de beaux plans, ni même à la constitution d'un univers post-nuke visuellement attrayant. Non, leur véritable force ici est de donner à ce monde une épaisseur cinématographique incroyable, nourrissant leur propos post-apocalyptique de références variées qui aboutissent à un tout cohérent, à la fois original et foutrement efficace. Entre western et chanbara, les frangins finissent alors par faire de Denzel Washington (royal, comme toujours) une figure héroïque ultime dans ce monde en perdition, le voyageur silencieux auquel il vaut mieux ne pas se frotter. Les scènes d'action sont à ce titre de purs moments de jouissance et de “fine brutalité”, et le premier combat d'Eli en contre-jour devrait vous laisser bouche-bée pour quelques minutes.
Si les réalisateurs tirent toutefois une grande force de leurs sources d'inspiration, il en est une qui vient désagréablement alourdir leur ouvrage. Et celle-ci, rompue à faire chier son monde depuis des millénaires, est bien évidemment la foi religieuse. Quoique, dans le cadre du film et de son intrigue, elle a tout à fait sa place, exprimant comme nulle autre le thème de l'espoir face à l'adversité la plus insurmontable. L'idée que la foi, sous sa forme la plus pure et générique, est la seule chose qui peut vous faire attendre ou vous battre pour des lendemains meilleurs. L'erreur des frères Hughes et de leur scénario étant alors de donner un nom à cette foi. Parce que même s'il n'est dit que très tard que le livre protégé par Eli est une Bible, celui-ci est immédiatement identifiable avec son crucifix sur la couverture et, surtout, les passages cités par le héros… On bascule alors à intervalles réguliers dans un prosélytisme toujours lourdingue et critiquable, d'autant que le film apporte un crédit gênant à la chrétienté en faisant à plusieurs reprises du héros une figure clairement christique, miracles y compris. Le problème n'étant pas seulement qu'on fasse ici la promotion du puritanisme ricain, mais que cela a aussi tendance à jeter le doute sur les capacités propres du héros. En effet, ce n'est pas la même chose de regarder à l'oeuvre un combattant hors-pair et une marionnette manipulée par un dieu quelconque…Vraiment dommage, surtout que l'on aurait pu atteindre le même résultat -avec d'avantage de finesse et d'efficacité- en restant simplement plus évasif sur la nature de la foi d'Eli.
En dépit du twist final qui ajoute encore à la légende du personnage qu'incarne Denzel Washington, achevant de l'inscrire au panthéon des héros solitaires croisés sur les terres du Farwest ou du Japon, Le Livre d'Eli pourra donc laisser une drôle d'impression à tous ceux ayant un problème avec la propagande religieuse. Un sentiment d'autant plus étrange qu'à côté de cela la réussite des frères Hughes est totale, nouvelle confirmation brillante de tout le bien qu'on peut penser d'eux. Leur western post-nuke est un long-métrage de haute volée, à la valeur cinématographique incroyable (c'est franchement la grande classe), et on espère alors que ses bondieuseries n'étaient qu'une façon pour les réalisateurs de revenir en odeur de sainteté, afin de pouvoir retourner sur les plateaux sans avoir à attendre dix ans… Oh et puis merde, même s'ils sont devenus des culs-bénis, on attend leur prochain effort avec impatience !
