Critique ciné : Sully

3 décembre, 2016

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Centré sur les événements du «Miracle de l’Hudson», Sully n’avait pas franchement de quoi exciter notre curiosité. Déjà de par sa trop grande ressemblance avec le récent Flight de Robert Zemeckis – un souvenir restant douloureux – et plus encore vis-à-vis de Clint Eastwood lui-même, pas toujours franchement au top ces dernières années que ce soit par mollesse ou douteuse idéologie (c.f. le puant American Sniper). Cette fois encore il disserte alors sur son thème de prédilection, l’héroïsme, et plus particulièrement la manière dont la société s’acharne parfois contre ceux qu’elle a érigés en modèles. Il y a bien sûr l’enquête officielle, motivée par des questions d’argent et d’image publique, mais également le discours des journalistes d’un cynisme absolu, ridiculement outrancier au cas où l’on oublierait que Clint est un fieffé Républicain. Le cinéaste a au moins l’intelligence de ne pas uniquement glorifier son personnage principal, il en dévoile même brièvement une part un peu plus sombre avec l’histoire de sa société de sécurité aérienne. Et bien que cela reste un peu démagogique, il n’oublie pas de saluer tous ceux qui ont aidé les passagers ce jour-là (le traumatisme du 11 septembre plane sur tout le métrage même si cet événement en fut comme un exorcisme). A son âge, on ne va pas refaire le bonhomme, et on retrouve ainsi une très grande sobriété dans la réalisation typique de Clint : palette de couleurs terne (la seule vraie touche de couleur qui marquera la rétine et l’esprit est ce drapeau américain en néons, on ne se refait décidément pas), caméra posée, musique limitée à un simple habillage discret… Pour autant, cela n’empêche pas le film de se révéler proprement estomaquant lors de ses différentes reconstitutions du «crash», vues à chaque fois selon un angle bien particulier. Un travail solide dans l’ensemble, le réalisateur d’Impitoyable sait mener sa barque et livre un film relativement bien rythmé (il faut dire que c’est le plus court de sa filmographie), où la narration trompe intelligemment la linéarité grâce à une poignée de flashbacks révélateurs dans le passé du capitaine Chesley Sullenberger et quelques cauchemars à glacer le sang. Demeure quand même le problème des scènes de dialogue avec l’épouse, redondantes de par leur dispositif (Laura Linney a passé tout le tournage le téléphone vissé à l’oreille) et un brin affligeantes dans leur description de la femme éplorée. Et n’oublions pas ce faux suspense avec la «disparition» du fils d’un des passagers, symptomatique du manque de matière pouvant tenir en haleine au sein d’un récit qui a déjà été copieusement relayé par les médias. Heureusement, Tom Hanks est fantastique de subtilité, on lui pardonne même son récent cachetonnage quelque peu honteux sur Inferno où on lui faisait tenir un rôle de héros qui ne lui correspondait pas contrairement à ce Sully. Il porte véritablement le film, épaulé par un Aaron Eckhart le complétant idéalement. Quant à Eastwood, on rêverait de le voir s’atteler à un film sur l’ouragan Katrina qui ravagea la Nouvelle-Orléans en 2005, afin de mettre sa réflexion sur l’héroïsme face à des thématiques plus conflictuelles.

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Critique ciné : Alliés

27 novembre, 2016

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Nous ayant copieusement déçu avec un Flight qui ne rappelait en rien ou presque le style généreux de son auteur, Robert Zemeckis semblait revenir à un résultat aussi tristement similaire – après le vertigineux et sympatoche The Walk – avec Alliés, projet sentant à plein nez la respectabilité oscarisable. Ce qu’il est, à n’en point douter, mais pas seulement car il marque aussi un nouveau moment fort dans la carrière du cinéaste et, plus encore, la résurrection d’un certain grand Hollywood. Il y souffle un vrai feeling d’aventure (on a même des résurgences de A la poursuite du diamant vert), surtout dans la première partie marocaine qui évoque donc fortement l’âge d’or de la Mecque américaine du cinéma. En grande forme, inspiré par un projet qu’il a ardemment désiré, le papa de Roger Rabbit et Forrest Gump livre de pures moments de réalisation comme l’introduction sans la moindre parole, portée par la partition magnifiquement rétro et lyrique du fidèle Alan Silvestri. Ou bien ces nombreuses séquences où son goût pour la performance technique, la prouesse technologique, se fond dans la narration pour mieux l’appuyer, en développer la puissance évocatrice (c.f l’incroyable scène de sexe dans la voiture en pleine tempête de sable, avec cette caméra qui ne cesse de tourner autour des personnages en dépit de l’espace doublement confiné). Un remarquable travail de mise en scène qui fait honneur au scénario particulièrement solide et romanesque de Steven Knight (Les Promesses de l’ombre), d’autant moins mélodramatique que Zemeckis et sa direction d’acteur veillent au grain. Il est alors intéressant de voir Brad Pitt dans ce rôle surtout si on le compare au plutôt proche – mais beaucoup plus léger – Mr & Mrs Smith. Pas de guerre des sexes romantico-couillue toutefois ici, on y aborde des questions bien plus lourdes de sens telle que la véritable nature de l’allié et comment on peut oublier celle-ci lorsque le ver de la trahison s’est installé, comment la paranoïa peut faire irruption. Moteur de ces questions, Marion Cotillard quant à elle trouve là un excellent rôle, étonnant par exemple dans la manière qu’il a de faire d’elle une «réalisatrice» dans un premier temps, menant leur jeu de dupe pour se faire finalement piéger malgré elle. En résulte une romance loin d’être classique et moins superficielle qu’il n’y paraît, où la guerre comme toile de fond en renforce chaque instant. Avec l’aide de l’indispensable directeur de la photographie Don Burgess, on s’est à l’évidence assuré que les décors fassent directement écho à l’action qui s’y déroule, afin d’en démultiplier la dramaturgie (on a entre autres rarement vécu accouchement plus houleux). La recette d’Alliés pourra alors paraître à certains surannée, simple resucée des canons hollywoodiens pour les plus cyniques, mais ils passeraient à côté du constat évident que pose ce film : Robert Zemeckis reste l’un des plus grands dans son domaine et le prouve ici avec une flamboyance que ne renierait pas son mentor, Steven Spielberg.

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Critique ciné : Les Animaux fantastiques

18 novembre, 2016

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Phénomène majeur du début du 21ème siècle, la poule aux œufs d’or Harry Potter s’est depuis quelque peu tarie, au grand dam de la Warner et d’une J.K. Rowling ayant définitivement échoué à passer à autre chose. Les Animaux fantastiques, tiré d’un bouquin spin-off déjà opportuniste, est donc l’occasion de réactiver la machine, et on ne s’en plaindra pas trop vu comme tout ça nous a manqué. Il faut juste ne pas refaire la même chose… ou alors pas trop. Le film affirme ainsi son identité propre d’entrée de jeu, avec les premières notes du thème d’Hedwige – le thème-phare de Harry Potter – sur le logo de Warner qui sont immédiatement remplacées par le nouveau de James Newton Howard, plus martial. Le cadre américain et l’époque (nous sommes 70 ans avant la naissance du sorcier binoclard) apportent également des choses intéressantes quant au contexte du récit, très différent de celui des sept romans originaux. Nous sommes en effet dans un monde où plane une guerre entre magiciens et moldus (ou non-maj’ comme ils disent outre-Atlantique) – la cohabitation est loin d’être aussi évidente que ce que nous connaissions – et où par exemple on condamne à la peine de mort. Bien plus dark que L’école des sorciers, Les Animaux fantastiques n’est pas du tout un premier épisode jouant la carte de l’émerveillement même s’il reste alors quand même de quoi abreuver notre imaginaire. La valise de Norbert Dragonneau en particulier, véritable dédale de merveilles et mystères… Et il en reste beaucoup, de mystères, car le film s’avère un brin décevant quant à la question des animaux fantastiques, ils sont finalement très peu à s’échapper de la valise et leur traque, si elle avait été plus mise en avant, aurait certainement permis de booster un peu le rythme. Le plus gênant est toutefois que, pour la première fois scénariste, J.K. Rowling ne parvient pas vraiment à poser les enjeux de sa saga à venir, on les voit sans vraiment les attendre. Effectivement, hormis l’apparition surprise d’un célèbre acteur en toute fin, la plupart des problèmes semblent déjà pas mal résolus et les suites à venir en paraissent forcément plus accessoires. On revient un peu au problème des premiers films de la série-mère, qui elle avait au moins l’avantage de posséder dès le départ une structure bien établie (rappelons que cette nouvelle itération est passée de 3 à 5 épisodes en cours de production, un changement de mauvaise augure quand on se souvient du déséquilibre qu’il avait amené sur The Hobbit). En contrepartie la narration présente plutôt bien ses personnages, les sorciers restent relativement perchés – Eddie Redmayne frôle parfois franchement l’autisme – mais elle réussit en tout cas l’exploit de rendre sympathique, puis même émouvant, le sidekick humain incarné par Dan Fogler, ce qui n’était pas gagné (la première impression est assez lourdingue). Le personnage s’avère surtout intéressant en cela qu’il est le premier humain que nous voyons pénétrer ce monde, il est l’évident reflet de notre propre désir ce qui favorise encore l’identification. Aussi, on rentre d’autant plus facilement dans l’aventure que David Yates, responsable des quatre derniers opus de Harry Potter, est de retour derrière la caméra. Aidé par la magnifique photo de Philippe Rousselot (Sherlock Holmes), il livre ainsi une vision fantasmatique du passé new-yorkais, tissant un lien habile avec l’imaginaire britannique jusque-là propre à la franchise, mais nous impressionne surtout par sa représentation de l’obscural. Une «créature» s’imposant comme l’incroyable expression d’une colère incontrôlable, d’un déchaînement de pure violence cinégénique comme on en a rarement (jamais ?) vu sur grand écran. Le bonhomme garde donc toute notre confiance – heureusement puisqu’il a signé pour les quatre prochains longs-métrages – et si l’on trouvera de quoi rechigner dans ces Animaux fantastiques, c’est un tel plaisir de renouer avec cet univers que la magie opère encore, renforcée par tout ce qu’il reste à débroussailler et que le film effleure à peine. Pour citer une réplique coupée au montage final mais présente dans les trailers : «I wanna be a wizard».

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Critique ciné : Inferno

16 novembre, 2016

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Alors même que le deuxième volet montrait déjà de gros signes d’essoufflement (bien qu’encore très rentable au box-office, Anges et Démons l’était presque moitié moins que Da Vinci Code et ne parlons même pas de son intérêt artistique), voilà que débarque Inferno, une troisième aventure cinématographique de Robert Langdon avec toujours la même équipe aux commandes. Autant dire qu’on ne l’attendait pas franchement et que l’on en attend encore moins, un sentiment généralisé jusque dans l’équipe si l’on en croit la mollesse carabinée dans laquelle se complaît le film. Déjà, à ne pas changer leur formule, les romans de Dan Brown en deviennent très prévisibles quant à leurs twists ; et l’adaptation de celui-ci trouve en plus le moyen de ne pas mettre assez en avant sa mythologie, l’Enfer de Dante, qui inspire à Ron Howard quelques visions malheureusement trop proprettes (la faute à un montage épileptique) avant de ne devenir qu’un prétexte au second plan. Pas le temps de faire mieux que ça, il faut réussir à caser tous les tenants et aboutissants d’une intrigue balisée et pourtant pleine d’incohérences. Un paradoxe. Tout comme il est paradoxal de se faire à ce point chier devant un film se voulant sous tension en permanence : il va en fait tellement vite qu’on n’a même pas envie de le suivre (c’est aussiune très mauvaise idée que de vouloir se la jouer Jason Bourne, Langdon n’ayant rien d’un homme d’action). Les comédiens n’ont ainsi strictement rien pour étoffer leurs rôles (pauvre Omar Sy réduit à cachetonner), pas le temps, jusqu’à Tom Hanks qui doit se contenter d’une tristouille romance pour être autre chose qu’une simple machine à résoudre des énigmes. Même sa position de faiblesse dans cet opus, ses troubles de la mémoire, n’ont finalement aucune conséquence sur le fil de l’enquête. Seul le méchant aurait alors pu être un minimum charismatique (comme Samuel L. Jackson dans Kingsman, la thématique du «problème de la surpopulation» apporte une dimension très intéressante au vilain) mais pas de bol, il meurt dès les premières minutes pour ne plus reparaître que lors de quelques flashbacks épars (triste sous-emploi de l’excellent Ben Foster). Les personnages sont en réalité un prétexte à avancer dans l’intrigue, elle-même prétexte à faire un film qui n’est rien d’autre qu’un prétexte pour engranger quelques billets verts… nan, sincèrement, cet Inferno pue sévère. Laissez Langdon prendre sa retraite.

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Critique ciné : La Folle Histoire de Max et Léon

16 novembre, 2016

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Comme nombre de leurs confrères auparavant, le duo du Palmashow quitte son petit écran – couronné de succès – pour s’essayer à l’expérience du grand en têtes d’affiche avec La Folle Histoire de Max et Léon. Une évolution logique, normale. Ce qui l’est moins cependant, c’est que les trublions se lancent d’entrée de jeu sur les traces de quelques standards de la comédie française et pas des plus faciles à suivre : Papy fait de la résistance mais surtout le monument La Grande vadrouille, avec leur histoire s’intéressant à deux nigauds dont la lâcheté congénitale ne les empêche pas de traverser la Deuxième Guerre Mondiale et même de s’y illustrer. On voit tout de suite le lien de parenté et on pourrait creuser plus encore, que ce soit dans la façon de se concentrer sur la petite histoire au sein de la grande (on ne croise jamais de vraies figures historiques d’importance) ou bien celle de se réapproprier l’imagerie du nazisme pour la tourner en dérision (la manie du déguisement). Mais David Marsais et Grégoire Ludig sont de vrais morfales, habitués dans leurs émissions à pouvoir partir très loin dans le délire, et pour leur premier long-métrage rien qu’à eux ils n’allaient donc pas faire dans la demi-mesure. Au contraire, ils font de leur péloche une véritable aventure (voyez l’affiche à la Indiana Jones) empruntant autant au film de guerre qu’à celui d’espionnage et malgré alors la folle multiplication des péripéties, ils réussissent à éviter le piège du film qui ne serait qu’une succession de sketchs, ils ont une vraie histoire et savent s’y tenir. Les deux comiques sont aidés en cela par une fort sympathique galerie de seconds rôles et surtout leur réalisateur, Jonathan Barré, dont le travail ici ne trahit en rien les origines télévisuelles (il a fait ses armes sur des programmes courts comme Nos chers voisins ou Very Bad Blagues, déjà avec le Palmashow). Mieux, de par une reconstitution historique étonnamment soignée et sa mise en scène au diapason, il rend un hommage sincère au cinéma avec lequel il nous fait rire et rejoint en cela une autre glorieuse référence de la marrade bien de chez nous, à savoir les OSS 117 de Michel Hazanavicius. La Folle Histoire de Max et Léon n’est peut-être donc pas la comédie du siècle – qui peut le prétendre de toute façon ? – mais elle a tout ce qu’il faut pour s’extirper aisément de la triste monotonie du PAF, faisant revivre les heures de gloire de notre cinéma tout en le dopant à l’énergie d’un humour moderne et jamais vulgaire. Mission réussie en tout cas, les p’tits gars ; et on attend la suite avec impatience, surtout s’il vous prend l’envie de poursuivre dans le pastiche du cinéma de genre !

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Critique ciné : Doctor Strange

15 novembre, 2016

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Après la terre ferme et l’espace, le Marvel Cinematic Universe s’ouvre sur un monde plus abstrait, plus mystique, celui du Doctor Strange (oui, normalement chez nous c’est «Docteur Strange» mais comme ça on peut uniformiser le merchandising à l’internationale) que créa Steve Ditko au début des 60′s. Un personnage assez unique dans la galaxie de la Maison aux idées et qui était l’occasion, un peu comme pour Les Gardiens de la galaxie, de faire un film différent de ceux de la clique des Avengers. Mais non. Là, nous sommes plus dans le cas d’un Ant-Man, c’est à dire un projet dont l’apparente particularité (la comédie pour l’homme-fourmi, la magie pour le chirurgien à la retraite) est passée à la moulinette de la sacro-sainte formule Marvel. Hormis donc la platitude de la narration, du pur origin-story sans grande thématique pour étoffer son propos (voyez comme même la question de «la fin justifie-t-elle les moyens ?» est passée sous silence), cela aurait par exemple été dommage que le héros n’ait pas sa petite romance et les responsables ont par conséquent extirpé une infirmière d’une obscure publication des 70′s (Night Nurse) pour atténuer le caractère antipathique de Strange (heureusement que Rachel McAdams est toujours aussi craquante de naturel). Bah ouais, ça aurait été dommage, quoi. Malgré son inhabituel matériau d’origine, la péloche échoue ainsi à se forger sa propre identité et ce n’est pas la musique de Michael Giacchino, simple réorchestration ethnique de son thème pour Star Trek, qui aidera sur ce point. En même temps il aurait fallu confier la réalisation à quelqu’un d’autre que Scott Derrickson, yes-man jouissant d’une petite notoriété dans l’horreur à la Blumhouse, pour y parvenir. Et il aurait fallu aussi que Marvel en ait quelque chose à foutre, bien sûr. Si le réalisateur du remake du Jour où la Terre s’arrêta et de Sinister parvient alors à faire illusion au détour de quelques séquences à l’ambiance aventureuse, ses scènes d’action s’avèrent elles pas très bien shootées, en tout cas pas à la hauteur des CGI hallucinées et de quelques très bonnes idées (le climax avec le décor qui pour une fois se reconstitue au lieu de se détruire au fur et à mesure de la bataille). Dommage, car Benedict Cumberbatch est parfait sous la cape du Doctor Strange et aurait mérité largement mieux que cette inoffensive sou-soupe made in Marvel. Heureusement, il reviendra… pour faire picoler Thor (véridique, comme d’hab’ restez jusqu’à la fin du générique).

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Critique ciné : Snowden

15 novembre, 2016

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Toujours prompt à exposer au grand jour les errements de son pays, c’est tout naturellement que Oliver Stone est devenu l’un des lanceurs d’alerte les plus crédibles et talentueux du cinéma américain. En cela, il était tout désigné pour mettre en images l’histoire de Edward Snowden, ancien des services secrets américains réduit à l’exil pour en avoir dévoilé leurs révoltantes méthodes de surveillance. Après deux œuvres de fiction au cinéma (Wall Street : l’argent ne dort jamais et Savages), ses nombreux documentaires paraissent ainsi lui avoir redonné la niaque pour se confronter à des histoires vraies et il revient sur un terrain qu’il connaît bien, peut-être même un brin trop. En effet, pourquoi courir lorsqu’on est dans de confortables pantoufles ? Si Snowden ne ralentit alors jamais vraiment, il traîne malgré tout la patte et accuse un rythme quelque peu défaillant, la faute à l’aspect répétitif de certaines situations. Néanmoins, et même si c’est la première fois qu’il s’y confronte, le scandale 2.0 n’effraie pas le réalisateur bien informé qu’est Stone et il se montre d’un didactisme jamais lourdingue. En tant que cinéaste, l’homme sait toujours aussi bien faire monter la tension, nous faire ressentir la paranoïa de son protagoniste le long d’un récit évoquant par sa structure La Firme d’après John Grisham. Une référence loin d’être anodine car s’il dénonce à tout-va – et ce faisant évoque de quoi faire sacrément froid dans le dos, son dernier effort n’a pas la fièvre du montage de ses plus mémorables brûlots (on a connu le réalisateur plus fou-fou dans la multiplication des formats d’image alors que le sujet ici s’y prêtait fort bien). Il se rabat en fait sur la forme d’un thriller bien plus traditionnel même si demeurent quelques belles trouvailles, telle cette oppressante discussion face à l’écran géant finissant par devenir d’une inquiétante irréalité. Pour finir, on notera un souci concernant le premier rôle. Rien à voir avec Joseph Gordon-Levitt, dont le seul jeu d’acteur suffit à se fondre dans ses personnages, mais bien avec Edward Snowden lui-même, son implication évidente dans le projet (voyez l’épilogue où il rejoue une de ses interventions sous la caméra de Stone) laissant planer un doute sur la véracité de certains faits relatés, en particulier tout ce qui a trait à sa formation où il passe pour un putain de surhomme. On frôle trop souvent la perte de crédibilité. Mais que veux-tu, Oliver, c’est ta faute aussi : c’est toi qui nous as appris à être méfiants, à remettre en cause ce que l’on voit, et tes films ne font pas exception. Peut-être alors semblons-nous durs avec ton Snowden, voire même ingrats, toutefois c’est à la hauteur de la passion que tu nous as insufflée et de nos attentes à chaque fois qu’on se retrouve, faisant certes moins grand cas des qualités indéniables de ton travail (parce qu’il ne faut pas déconner, le métrage reste d’excellente facture). Mais peux-tu décemment nous reprocher de nous faire à notre tour «lanceurs d’alerte» quand tu n’es pas au top de ton art ? Quelle plus belle preuve d’amour pour ton œuvre pouvons-nous t’offrir ?

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Critique ciné : Tu ne tueras point

15 novembre, 2016

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Dix ans qu’on attendait le retour de Mel Gibson derrière la caméra, depuis son magistral Apocalypto. Dix ans à le voir échouer à monter divers projets dont certains étaient carrément bandants (des vikings, putain !). Pour son come-back, il s’intéresse donc avec Tu ne tueras point au destin de Desmond Doss, premier objecteur de conscience à avoir reçu la médaille d’honneur de l’armée américaine après avoir refusé envers et contre tous de toucher à une arme. Une oeuvre sur la force de la conviction. Le refus de transiger. Et le courage que cela requiert. C’est pourquoi l’habituel carton «inspiré de faits réels» en guise d’ouverture devient ici le bien plus tranché «un fait réel», comme une affirmation que rien ne pourra faire plier. Du gravé dans la pierre, presque un commandement à l’image de celui servant de titre. Le métrage s’en trouve alors plutôt rigide dans sa forme, une construction-type du film de guerre à la narration rigoureusement chronologique. Cet académisme est néanmoins loin de sentir la naphtaline car le vieux Mel sait faire preuve de ce qu’il faut de modernisme et de retenue là où il le faut (on notera la discrétion bienvenue de la bande originale) pour hisser le tout vers du «grand classique», sans rien perdre de sa patte. Nous décèlerons ainsi une évidente dimension christique dans le personnage principal (Andrew Garfield, parfait en grand benêt de la campagne un peu gauche mais toujours sincère), à la fois martyr en raison de ses croyances et sauveur grâce à celles-ci. Une figure récurrente dans le cinéma de Gibson, qui place son dernier effort dans la droite lignée de Braveheart ou bien sûr La Passion du Christ. Il les rejoint encore dans son affichage d’une violence crue, ne s’épargnant pas de verser dans le gore pur et simple. A ce titre la partie «bataille» du récit, l’attaque de Hacksaw Ridge (titre original bien moins parlant que le français pour une fois), s’avérera au moins aussi immersive que l’introduction de Il faut sauver le soldat Ryan et encore plus furieuse, Mad Mel ayant un talent naturel pour dépeindre le chaos du combat. Rappelons-nous combien Braveheart s’était montré novateur en la matière, changeant les standards hollywoodiens du combat à l’épée en bandes organisées. Ces scènes peuvent cependant poser un petit problème : en effet, jusqu’à présent, l’intrigue suivait au plus près le point-de-vue de son héros. L’arrivée au Fort Jackson est par exemple l’occasion d’un étonnant moment de comédie avec la découverte des autres bidasses mais Desmond va oublier son sourire aussi vite qu’il est venu, dès que la réalité se rappelle à lui et que le film reprend son ton premier. Mais dès que nous arrivons donc au conflit, Desmond est quelque peu délaissé pour s’intéresser davantage aux autres soldats, on le perd au milieu des affrontements afin de mieux en retranscrire la brutalité, pour donner la mesure de ce qu’affrontent les autres convictions présentes sur le champ de bataille. Ce qui fait que Tu ne tueras point n’est pas du tout un film anti-guerre en dépit des apparences, bien au contraire (pour un peu on se croirait chez John Milius), et il trouve également le moyen de dispenser un discours religieux qui fera toujours tiquer un chouïa les plus gauchos d’entre nous. Il faudrait toutefois être passablement borné pour ne pas reconnaître la propre conviction qu’a Mel Gibson dans son histoire et le talent dont il use pour la mettre en images, nous renvoyant en peine face – si besoin était – sa valeur et sa rareté en tant que cinéaste. Un artiste qui force le respect, un vrai.

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