Critique ciné : J. Edgar

20 janvier, 2012

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Sur près de cinquante années de l’histoire américaine, découvrez le parcours de J. Edgar Hoover, l’homme qui créa et dirigea d’une main de fer le FBI jusqu’à sa mort en 1972. Mais derrière cette rigide façade publique se cachaient nombre de secrets qui, loin d’être anecdotiques ou racoleurs, sont lourds de sens quant à la philosophie adoptée par l’agence gouvernementale et ses dérives, premiers symptômes d’une justice depuis érigée en modèle

« Eastwood paraît avoir définitivement abandonné l’idée de surprendre »

Partie un peu en vrille lors de ses derniers travaux, Invictus et Au-delà, la légende Eastwood se frotte pour de bon à l’exercice du biopic avec J. Edgar, à propos d’une des personnalités politiques les plus controversées de l’histoire américaine récente. Un sujet riche pour un tel metteur en scène, qui a toujours cultivé les contradictions et s’en est forgé une sagesse d’ordinaire pleine de bon sens, rare dans la clinquante Hollywood. Ainsi, le propos est en effet bien plus intéressant ici dans son traitement que pour ses deux derniers films, débarrassé qu’il est de leurs considérations étonnamment naïves. Le film dresse un intéressant portrait en parallèle de la formation du FBI (exhaustif dans son étude avec la manipulation médiatique, le chantage…) et de son créateur, de comment ses névroses et angoisses de fils castré ont amené l’agence à être le fer de lance d’une certaine logique sécuritaire qui sévit aujourd’hui. Il fallait alors un acteur à la hauteur afin d’incarner cette figure historique et pour sa première collaboration avec Clint Eastwood, Leonardo DiCaprio est comme à son habitude absolument parfait sur toute la ligne, habité comme rarement par son personnage. Une impression renforcée bien sûr par l’étonnante transformation physique due aux maquillages du Hoover vieillissant mais pas uniquement, car même sans être grimé il réussit la prouesse de disparaître totalement derrière l’image du fondateur du FBI.

On l’aura compris, nous sommes face à de la machine à Oscars bien huilée. D’autant que le scénariste, Dustin Lance Black, est celui ayant signé le script de Harvey Milk, une autre histoire de politicien homosexuel récompensée par l’Académie. Tant pis alors pour la stigmatisation et l’évidente tentative de renouer avec une formule gagnante, parce que nous avons là encore une approche élégante et sensible du sujet malgré la difficulté de l’intégrer au portrait de Hoover, et qui pourrait bien valoir une statuette de supporting role à l’excellent Armie Hammer découvert dans The Social Network. Pourtant, le métrage ne convainc pas pleinement car si c’est en son coeur – au sens propre comme figuré – que réside le meilleur, il peine à trouver son rythme au départ et donne dans la dernière demi-heure le sentiment de ne pas savoir quand s’arrêter, en proposant deux, trois conclusions convaincantes avant d’en venir à une ultra-académique, digne d’un manuel d’histoire. Un classicisme appuyé que l’on retrouve malheureusement encore une fois dans la réalisation de Eastwood, décidément peu enclin à s’enflammer. S’il réussit fort bien à mener ses scènes intimistes, le métrage ne possède en revanche aucun souffle, il se contente presque d’enfiler les dialogues sans que flashbacks et flashforwards (pourtant introduits avec des transitions bien pensées) rehaussent quoi que ce soit. Sans aller alors non plus jusqu’aux cafouillages récemment constatés chez le Anonymous de Emmerich, il faut reconnaître que là aussi on finit par se lasser et regarder sa montre.

Clint Eastwood reste ainsi un artiste inestimable mais n’est pas franchement le plus intéressant à suivre ces derniers temps, à l’identique de sa bande-son jazzy et de ses trois notes au piano qui commencent à sentir sacrément le recyclage, la routine. Toujours aussi appliqué et réfléchi, il n’en reste pas moins que l’homme de Malpaso paraît avoir définitivement abandonné l’idée de surprendre le public et ça, malgré tout le respect que nous avons pour le bonhomme, ça ne pardonne pas. Instructif sans être passionnant, J. Edgar n’est qu’un nouvel ajout à la filmographie d’un cinéaste poussé à la boulimie par son âge avancé mais étant (pour l’instant ?) en panne sèche de niaque.

Critique ciné : Anonymous

8 janvier, 2012

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Et si l’écrivain le plus célébré de tous les temps n’avait jamais écrit la moindre ligne des textes pour lesquels on l’acclame ? Et s’il n’avait été qu’un prête-nom pour un noble dont la prose devait servir de plus grandes causes, telle l’éviction des intendants Cecil de l’entourage de la Reine Elizabeth ? Dans une Angleterre sur le point de basculer dans un nouvel âge, découvrez cette histoire d’encre et de sang que le passé n’a pu tenir cachée

« Le besoin de reconnaissance transpire de toute la péloche »

Ayant une énième fois atomisé la Terre avec son 2012, Roland Emmerich change radicalement de registre à l’occasion de Anonymous. Il avait pourtant déjà tâté du film historique avec The Patriot mais c’est la première fois, sans conteste, qu’il se lance sur un projet aussi pauvre en pyrotechnie et destruction massive. Le besoin de nouveauté ? Peut-être, sauf que c’est davantage un besoin de reconnaissance pour son travail – régulièrement conspué par la critique – qui transpire de toute la péloche. De là à dire qu’il pète un peu plus haut que son cul, il n’y a qu’un pas entre la thématique de la puissance de la création artistique, le poids des mots (de la part d’un faiseur de blockbusters, c’est fort), et les rôles des auteurs fascinés par « Shakespeare » qu’on ne peut pas voir autrement que comme un fantasme du réalisateur, en quête de l’approbation de ses pairs (leurs réactions sont largement plus mises en avant que celles du public). Gonflé, comme si le projet ne l’était déjà pas suffisamment avec la remise en cause d’une des plumes les plus célèbres au monde. Une théorie qui traine dans les milieux autorisés depuis plusieurs décennies et que Emmerich pense pouvoir servir au mieux. Il a toutefois beau s’assurer la participation d’un converti convaincu en la personne de Derek Jacobi comme narrateur et aller jusqu’au bout de son idée, avec plus ou moins de crédibilité (la dimension tragique shakespearienne un peu too much), il en nie le réalisme dès une introduction à la mise en abime élaborée, en forme de scène de théâtre, mais impliquant aussi que nous ne sommes face à rien d’autre que de la fiction…

Une sophistication qui reste tout de même inhabituelle chez un metteur en scène d’ordinaire plus basique, et tout le métrage en témoigne avec une reconstitution fastueuse mais aussi très stylisée (parfois limite gay-friendly il faut l’avouer), à l’inspiration picturale indéniable et très surprenante de la part de l’auteur de Universal Soldier. En clair, « l’allemand aussi américain que le hamburger » veut prouver qu’il est un vrai réalisateur et comme la grenouille voulant se faire plus grosse que le boeuf, il se fourvoie par excès d’orgueil. A triturer ainsi la narration pour montrer qu’il est maître de son récit, il ne parvient au contraire qu’à le rendre incroyablement confus, au point qu’il faut un sacré bout de temps avant de bien comprendre qui est qui. Et le dynamisme supposément insufflé par cette temporalité éclatée n’empêche en rien le film – surprise ! – de souffrir de longueurs. Comme on ne se refait pas, Emmerich complique encore les choses en conservant le fonctionnement du film-catastrophe, avec pluralité de points de vue gravitant autour d’un événement particulier. Sauf qu’ici ce n’est en définitive pas tant la paternité des textes de Shakespeare que la succession de la Reine Elizabeth qui compte, la lutte pour le pouvoir, avec quelques figures historiques intéressantes (Rhys Ifans en Comte d’Oxford, Edward Hogg en Robert Cecil) mais surtout un déplorable portrait de la souveraine d’Angleterre, frivole et manipulable, qui alourdit considérablement les rouages de l’intrigue.

Roland Emmerich devrait donc arrêter avec ses complexes et ne pas trop chercher à s’éloigner de ce qu’il fait de mieux, à savoir du spectacle décérébré mais au moins pas prise de tête et comportant ses bons moments parce que là, avec Anonymous, il donne juste le sentiment d’avoir cédé à une pompeuse prétention. Désolé donc, Roland, mais tu n’es pas le génie ignoré pour lequel tu veux faire passer Edward de Vere, le Comte d’Oxford. Allez, maintenant s’agit de faire péter quelques trucs !

Critique ciné : Malveillance

4 janvier, 2012

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Discret et serviable, César pourrait être le concierge idéal si derrière son habituelle bonhommie ne se cachait un gouffre béant, un incapacité à ressentir le bonheur qu’il trompe en faisant le mal autour de lui. Sournoisement, il parasite ainsi la joie de vivre d’autrui et en particulier de Clara, une jeune locataire ne le laissant pas indifférent. Mais à trop vouloir pénétrer son intimité pour mieux la briser, il pourrait finir par s’exposer, lui, l’homme qu’on ne remarque jamais

« Tout tourne autour du désir de créer le suspense »

A première vue coincé entre le techno-érotisme soft de Sliver et le récent La Locataire de la Hammer avec son histoire de concierge violant l’intimité d’une résidente, Malveillance n’avait rien de très folichon. C’était sans compter sur son réalisateur, le talentueux Jaume Balaguero, qui n’est pas homme à faire comme les autres (c’est même le contraire puisque tout le cinéma de genre espagnol récent lui doit beaucoup). Il prend donc un contrepied radical sur le genre et un peu dans la mouvance de Maniac ou Henry, portrait d’un serial killer, l’aspect exploitation / provoc’ en moins, il choisit avec son scénariste Alberto Marini d’adopter le point de vue du méchant de l’histoire, pas de sa victime. Toute l’intelligence du propos étant comment, par la mise en scène et l’écriture, ils nous font progressivement découvrir la nature de ses crimes, jusque dans la dernière bobine. Premièrement pour ne pas annihiler d’entrée de jeu notre empathie envers le personnage principal, cela va de soi, mais aussi pour se jouer de nous et de nos attentes, mettre en perspective notre rapport aux histoires et l’approche que nous en avons en un jeu de manipulation parfaitement maîtrisé.

Il fallait ainsi un comédien des plus solides pour abonder dans cette direction et, tour à tour pathétique et inquiétant, Luis Tosar (Cellule 211) se révèle proprement impeccable derrière le masque trouble de cet entreprenant concierge. Un rôle de psychopathe qui parvient à s’extraire du lot commun des pervers, étonnant dans sa manière de ne trouver le bonheur que dans le malheur des autres (les scènes avec sa « mère » sont à ce titre d’une cruauté tordue à souhait). Néanmoins, cette thématique du sadisme ne va pas au-delà du cadre du métrage, elle ne cherche à véhiculer aucun message car dans Malveillance tout tourne simplement autour du désir de créer le suspense, faire naître l’angoisse. Et ça, Balaguero sait faire. Après les montagnes-russes Rec 1 et 2 organisées avec son compadre Paco Plaza, il revient donc à une réalisation hitchcockienne plus proche de ce que nous connaissions de lui, avec une tension plus diffuse mais pas moins prenante. Voire même flippante lors de certaines scènes, comme lors du réveil tardif de César dans l’appartement de sa proie et du chassé-croisé qui s’en suit. Le plus intéressant étant que c’est bien pour le méchant que nous avons peur, en une inversion des codes du genre qui perturbe autant qu’elle interpelle.

On peut alors reprocher à Malveillance, en dépit de sa graduation bien organisée, une légère tendance à la répétitivité, inévitable puisqu’on revient sans cesse sur les mêmes lieux pour y suivre les mêmes actions. D’autant qu’il ne va pas forcément aussi loin que nous l’aurions voulu, certains protagonistes échappant à un destin funeste que nous espérions pourtant avec impatience (préparez vous à devoir ronger votre frein). Mais c’est là un risque qu’a dû prendre Jaume Balaguero pour mieux nous fondre dans la peau de son anti-héros, mieux nous désarçonner face à une intrigue qui semblait pourtant familière. Et notre malaise est au final d’autant plus grand qu’il a parfaitement réussi son coup.

Critique ciné : Mission : Impossible – Protocole fantôme

24 décembre, 2011

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Envoyés en Russie avec pour mission d’infiltrer le Kremlin, Ethan Hunt et son équipe d’agents secrets sont doublés par un terroriste illuminé qui dérobe des codes de lancement nucléaire et fait exploser le bâtiment. Le gouvernement russe accuse alors les américains de cet attentat, et en réaction l’agence Mission : Impossible est dissoute. Laissés sans soutien ni moyens, Ethan et ses compagnons n’ont plus qu’une seule chose à faire : démasquer le véritable ennemi pour se disculper et sauver le monde d’une menace sans précédent

« Brad Bird se contente de livrer un film d’action exemplaire »

Cador incontesté de l’animation sur le petit comme le grand écran, Brad Bird passe au cinéma live avec Mission : Impossible -- Protocole fantôme. Voilà qui devrait d’ordinaire éveiller quelques soupçons sauf que, dans le cas présent, cela semble plus une formalité tant la réalisation de l’ancien de Pixar s’est toujours calée sur un modèle cinématographique, pensant l’animation comme de la prise de vue réelle. Les Simpson déjà ne s’embarrassait pas des codes du dessin animé ou de la sitcom, et Le Géant de fer comme Les Indestructibles se sont imposés en classiques des genres qu’ils illustrent. Comme on s’y attendait alors, c’est sans la moindre peine que Bird assure la transition. Rythmé en diable, son film accumule avec maestria les morceaux de bravoure et ne laisse aucun répit au spectateur, sans arrêt interpelé par des idées fraîches (la poursuite en pleine tempête de sable, le combat dans le parking automatisé…) ou pléthore de gadgets tous plus high-tech les uns que les autres, renvoyant ceux des précédents volets au temps des lampes à huile. La scène d’infiltration de Jeremy Renner – de plus en plus crédible en futur remplaçant de Jason Bourne – est ainsi un clin d’oeil ne manquant pas de piquant à celle de Tom Cruise dans le premier Mission : Impossible, et ce Protocole fantôme n’oublie jamais de nous rappeler toute l’inventivité de son réalisateur. Comme son humour, avec un sens de la comédie impeccable (mais qui en aurait douté vu son CV ?) et quelques gags délicieusement décalés.

Mais surtout, s’il fallait mettre le doigt sur la vraie force que Brad Bird insuffle à ce premier essai live, cela se jouerait au niveau du « facteur humain ». En effet, bien que Tom Cruise (toujours pimpant) se livre à des prouesses à chaque fois plus déraisonnables et incroyables, il est rattrapé ici plus que jamais par le hasard et ses propres limites physiques. Par exemple, lorsqu’il saute d’une fenêtre sur le toit d’un camion en marche, il ne se raccroche pas nickel à la carrosserie comme d’ordinaire mais va finir sa chute dans le caniveau, lourdement. Un détail qui fait une énorme différence avec la tradition de cascades dans la série (et les films d’action en général), au point que la scène de l’hôtel Burj Khalifa, à Dubaï, se hisse parmi ce qu’on a vu de plus impressionnant cette année dans les salles obscures. A couper le souffle, littéralement.

Après, et même si personne ne pourra remettre en cause sa capacité à faire du live, on ne peut que regretter que Brad Bird le fasse à l’occasion d’un Mission : Impossible. Il rend pleinement honneur à la franchise en restant focalisé sur la mission du jour et l’équipe (pas de digressions comme dans le film de John Woo, pas de romance extra-professionnelle comme chez J.J. Abrams), aucun problème de ce côté-là ; mais malgré tous les atours et avantages de l’univers dans lequel il oeuvre, le réalisateur doit aussi en supporter les limites : méchant sans charisme alors que le potentiel était là, intrigue se déroulant sans vraiment nous passionner (disons que nous avons un très fort pressentiment de comment cela va terminer)… On sait pourtant que Brad Bird est capable de largement mieux, de nous retourner le coeur et la tête en même temps, de nous bouleverser tout en nous divertissant (revoyez Ratatouille). Avec Mission : Impossible -- Protocole fantôme il se contente donc de livrer un film d’action exemplaire, peut-être même le meilleur de la saga, et c’était certainement le prix à payer pour réussir son entrée dans le monde du cinéma en prise de vue réelle. Transcender un bon gros film de commande. Mais maintenant qu’il a mis tout le monde d’accord sur ses capacités, qu’on le laisse s’atteler à des projets plus personnels !

Critique ciné : Hugo Cabret

22 décembre, 2011

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Orphelin passionné de mécanique et n’ayant pas son pareil pour réparer ce qui est cassé, Hugo Cabret a grandi dans les coulisses d’une gare parisienne des années 30, s’occupant en remontant les horloges et chipant ce qui lui est nécessaire pour survivre. C’est alors que son chemin croise celui d’une jeune fille passionnée de livres et de son grand-père, un vieil homme cachant un mystérieux secret dans son passé

« Un conte pour grands enfants dont la magie est puisée à la source du cinématographe »

S’il est un de ces touche-à-tout géniaux que compte Hollywood, il est néanmoins des cinémas desquels Martin Scorsese est moins coutumier : il est par exemple très rare de le voir signer une oeuvre tout public, sa dernière fois remontant tout de même à presque 20 ans avec Le Temps de l’innocence. Plus encore, on ne l’aurait jamais imaginé s’atteler à un film reposant sur le merveilleux au point qu’on le croirait presque destiné aux plus jeunes, surtout avec une sortie en cette période de fêtes de fin d’année. C’est pourtant le nouveau pari que le réalisateur relève avec Hugo Cabret, ou tout du moins en apparences. Car loin d’être le conte pour enfants qu’on veut nous vendre, l’adaptation du roman de Brian Selznick est un conte qui s’adressera en priorité aux adultes.

Scorsese reste donc Scorsese, ce qui ne l’empêche pas malgré tout de laisser la place à l’émerveillement. Ne serait-ce qu’avec sa représentation fantasmée du Paris des années 30 à la direction artistique de brocanteur, avec des décors faits de bric et de broc nous donnant le sentiment de nous perdre dans un coffre à jouets. Qui plus en étant conduits par des enfants aspirant à l’aventure, confrontés à un antagoniste un brin dangereux mais surtout rigolo (Sacha Baron Cohen, toujours aussi surprenant). Toutefois, le discours du film n’a rien d’enfantin puisqu’entre mécanique du coeur et science des rêves, pas sûr que les gamins accrochent aux problématiques du récit ou à ses rouages narratifs. Nous ne sommes pas dans de la fantasy pour kids où les problèmes se règlent au fil de péripéties (hormis quelques courses-poursuites, il n’y a pas ici de scène d’action à proprement parler), c’est la confrontation verbale qui prime dans Hugo Cabret, la mise en avant des dilemmes des protagonistes. Scorsese aurait alors pu se reposer sur son excellent casting pour laisser se dérouler le fil de son intrigue, la rencontre d’un enfant et d’un vieil homme qui vont mutuellement se « réparer », sauf qu’il n’a pas choisi cet atypique projet sans raison. Il a quelque chose à dire, ou plus exactement à expérimenter.

En effet, le réalisateur n’a jamais eu de problème à reconnaître son admiration pour certains, à faire montre d’une déférence passionnée à l’occasion de ses nombreux documentaires ou, en tant que cofondateur de The Film Foundation, de la restauration de classiques du 7ème art. Et c’est précisément cet aspect qui nous intéresse ici puisque sous ses atours de blockbuster de Noël, Hugo Cabret est avant tout une lettre d’amour à un autre grand cinéaste-magicien, George Méliès, dont il ressuscite les courts-métrages de deux manières. D’abord en les ramenant sur grand écran, à leur place, avec des extraits n’ayant jamais paru si grandioses ; puis en les recréant en un plaisir jouisseur évident, nourrissant son film d’un déferlement de références qui nous conduit peu à peu à retrouver l’enchantement des premiers spectateurs. Il transcende même ces confiseries historiques par le biais des technologies dernier cri, nous plonge dedans pour mieux nous faire partager leur brillante ingéniosité. Oublié le gimmick commercial qui pique les yeux, la 3D du film se classe alors parmi les plus impressionnantes qu’on ait vues. Le réalisateur de Taxi Driver était impatient de s’y frotter et il nous prouve – après James Cameron et son Avatar – que cette technologie a, en plus du spectaculaire, un intérêt narratif et émotionnel réel dès lors qu’elle est confiée à des gens sachant ce qu’ils font. Et ce que Scorsese voulait faire cette fois, c’est un conte pour grands enfants dont la magie est puisée à la source du cinématographe. Mission réussie.

Critique ciné : Hollywoo

13 décembre, 2011

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« L.A. Couples » est la série américaine numéro un à travers le monde, et Jennifer Marshall en est la star glamour et inaccessible. Mais chez nous, quand Jennifer parle en français, c’est en fait avec la voix de Jeanne, une doubleuse qui profite également grassement du succès du show. Son bel avenir s’écroule pourtant lorsque Jennifer annonce vouloir arrêter le métier d’actrice, en proie à une dépression que sa voix française ne tarde pas à suivre. Jeanne n’a alors plus qu’une seule chose à faire si elle veut que rien ne change : se rendre à Hollywood et, d’une manière ou d’une autre, remettre la star sur le chemin des plateaux

« Le film échoue tristement à nous faire rire »

Une idée de départ aussi sympa qu’originale, deux des meilleurs comiques français actuels réunis à l’écran : normalement, avec Hollywoo, on tenait là sans problème une des comédies-phares de cette fin d’année, l’imparable pourvoyeur de fous-rires. La déconvenue n’en est alors que plus cinglante tant tout ce qu’il y avait d’attrayant, tout ce qui le faisait sortir du lot, finit par nous donner envie de fuir. Porté sur les menues épaules de Florence Foresti, le film échoue ainsi tristement à nous faire rire car malgré le talent comique de l’actrice, et elle en a, son personnage est trop peu intéressant ou sympathique pour qu’on accroche aux gags. Un problème que l’on retrouvait à l’exact dans le King Guillaume de Pierre-François Martin-Laval, où là aussi elle finissait très vite par nous saouler, nous donnant à penser que la Flo’ ferait peut-être mieux de s’en tenir à la scène ou à de courts sketchs chez Ruquier. Et ça ne sert à rien de compter sur Jamel Debbouze pour rattraper cela car en plus d’une caractérisation anorexique et pas plus attrayante que celle de l’héroïne, il donne l’impression constante d’avoir les boules d’être mêlé à tout ça.

A la décharge de Foresti, il faut dire qu’elle n’est pas non plus dans un registre qui lui est favorable. Extrêmement drôle lorsqu’elle reprend à sa sauce l’humour de bonhomme, ce dont on lui laisse à peine quelques occasions ici (la rencontre avec les gangstas au bout d’un quart d’heure est le climax humoristique de la péloche), elle fait surtout du girlie tendance romantico-prout prout qui rapproche dangereusement Hollywoo du tout-venant de la comédie US. Une parenté appuyée évidemment par le lieu de l’action et ses décors mille fois vus mais aussi par la réalisation du duo Frédéric Berthe (R.T.T… aouch) / Pascal Serieis, qui voudraient bien se faire frères Farrelly mais ne nous rappellent que les yes men anonymes de Hollywood (et ce ne sont pas deux, trois effets de montage tape à l’oeil qui feront la différence).

Comme si ça ne suffisait pas, même l’intrigant postulat subit donc un saccage en règle avec une intrigue qui coule à pic, lestée qu’elle est de rouages narratifs usés jusqu’à la corde (l’entremetteuse qui s’épuise en coulisses) ou même franchement insupportables (le mensonge de l’héroïne pour atteindre une existence à laquelle elle ne pouvait que rêver, non mais qui a encore envie de se taper ça aujourd’hui ?). Hollywoo se fond tellement dans cette approche vaseuse qu’il en oublie le choc des cultures, tout ce qu’il y aurait pu avoir de marrant à voir une doubleuse confrontée au « real deal », et passe complétement à côté de son sujet. Finissant ainsi de laisser les spectateurs sur la touche.

Critique ciné : Or noir

9 décembre, 2011

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Confié par son père au sultan Nessib alors qu’il n’était qu’un enfant pour mettre fin au conflit déchirant l’Arabie Saoudite autour d’une bande de terre dans le désert, le prince Auda a grandi le nez dans les livres et la tête pleine des sourires de la princesse Leyla. Devenu un adulte réfléchi et réservé, il voit Nessib bouleverser l’économie de son pays en commençant à en exploiter les ressources pétrolière, accordant le droit aux américains de s’installer dans le passage qui sema la discorde autrefois. Mais cette décision n’est pas du goût du père de Auda, qui la considère comme une trahison de la trêve. Alors, avant qu’une nouvelle guerre n’éclate, le jeune prince est envoyé en émissaire pour calmer les tensions. Sauf que Auda n’est pas encore sûr du camp auquel il appartient

« Annaud n’a pas pu – ou su – mener son projet comme il le voulait »

Pour se réapproprier les faveurs du public après un expérimental et trivial Sa Majesté Minor en ayant laissé plus d’un cois, Jean-Jacques Annaud revient aux choses plus sérieuses et opte avec Or noir pour un grand film d’aventure dans la plus pure tradition hollywoodienne, une déclaration d’amour au Lawrence d’Arabie de David Lean. Ce qui expliquera certainement au passage une réalisation classieuse mais aussi un peu classique, à l’image du score de James Horner. Là où le cinéaste désappointera cependant, car ce n’est pas dans ses habitudes, c’est qu’il ne semble pas avoir pu assumer tous les aspects de son projet. Au début, nous sommes ainsi face à une oeuvre plus proche dans son fonctionnement d’un film historique que d’un film d’aventure, le récit se déroulant sans que la moindre péripétie d’envergure vienne en rider la surface. Attention, il ne s’agit pas non plus une reconstitution de faits réels. Le roman original du suisse Hans Ruesch (La Soif noire) est en effet clairement identifié comme une fiction et si Antonio Banderas est crédible en sultan arabe, ce dont on ne doutait pas vu sa prestance dans Le 13ème guerrier, on ne peut pas dire que ça coule autant de source avec le british Mark Strong (heureusement qu’il est un putain d’acteur). Nous sentons toutefois bien dans l’étude de ces deux figures paternelles, leurs extrémismes opposés, la volonté de dépeindre les problématiques qui ont secoué le Moyen-Orient – et le font encore aujourd’hui d’une certaine manière, même si le sujet de discorde s’est élargi – lorsque commença l’exploitation du pétrole. Par cette approche, Or noir sort du cadre du divertissement et vient s’inscrire dans la filmographie du réalisateur, où il est souvent question de « groupes » qui ne se comprennent pas et se battent à cause de cela.

Le héros incarné par Tahar Rahim se pose alors comme une voie du milieu toute désignée, la solution de la tempérance et de la réflexion (après tout Annaud ne s’interdit jamais de prendre parti) sauf que sans qu’on s’y attende, il dérive finalement vers un destin plus guerrier où même son amour pour la jolie Freida Pinto est totalement oublié. Ce qui permet à l’oeuvre dans sa seconde partie d’entrer dans du vrai film d’aventure, celui qu’on nous a tant vanté avec rebondissements et batailles épiques (le combat contre les tanks relève de l’inédit). Mais en plus de conduire le héros dans un cul-de-sac puisqu’il troque ses idéaux pour ceux de ses pères, cette transformation se fait donc sans qu’on en ressente le processus, handicapée par trop de raccourcis narratifs. Mieux explicitée, on aurait pu l’accepter pour son réalisme. Là, on se demande juste un peu ce qu’il se passe. Se pose à ce moment la question des trous dans la narration, des scènes coupées qui sautent aux yeux et des modifications qui ont dû être réclamées pour ne pas froisser le public occidental (la polygamie suggérée du héros), laissant entendre que Jean-Jacques Annaud n’a pas pu – ou su – mener son projet comme il le voulait, la faute à une multiplicité de paramètres à gérer en même temps (par exemple, faire un film populaire en ayant pour protagonistes un peuple que nos médias s’acharnent à diaboliser). Or noir porte toutefois sa marque et rien que pour ça, il mérite toute notre attention.

Critique ciné : Le Chat Potté

7 décembre, 2011

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Recherché par la justice, craint des hommes et adoré des femmes, le Chat Potté est un aventurier bandit toujours en quête d’un moyen pour inscrire son nom au rang des légendes. Alors quand se présente à lui l’opportunité de mettre la main sur les célèbres haricots magiques, seul moyen d’atteindre le château des géants et son fabuleux trésor cachés dans les nuages, il est prêt à braver tous les dangers. Tout comme la voleuse aux pattes de velour Kitty ou Humpty Dumpty, un oeuf roublard surgi tout droit du passé de notre héros

« Le film réussit le double-exploit de se détacher de son modèle et d’en corriger les tares »

Partie sur les chapeaux de roues grâce à ses deux premiers épisodes, la saga Shrek s’était ensuite considérablement essoufflée avec les deux suivants qui n’en finissaient pas de décevoir (et de jurer avec l’excellent reste du catalogue Dreamworks Animation). En terme qualitatif tout du moins, car les aventures de l’ogre vert n’ont jamais fini d’engranger des billets verts et puisqu’elles avaient atteint leur chapitre final, il fallait bien trouver un moyen de garder en vie la poule aux oeufs d’or. C’est là que débarque Le Chat Potté, spin-off autour d’un personnage secondaire adoré du public et dont nous n’attendions rien d’autre qu’une resucée de la recette d’origine, d’autant plus avec Chris Miller (Shrek le troisième) aux commandes.

Mais voilà, le vilain matou nous réservait un chien de sa chienne car son opus solo réussit à trouver son propre ton, presque son propre univers avec cet environnement aux accents sud-américains (direction artistique et musique prennent un tour neuf). Et en se démarquant du grand frère, il gagne sa légitimité à exister. Il est alors bien évident que les références aux contes de notre enfance traînent toujours dans le coin – ils ne peuvent pas non plus faire sans, quand même – à ceci près qu’ici, elles ne sont plus utilisées à des seules fins de parodie. Elles s’intègrent au contraire à une véritable intrigue et cessent de fonctionner comme un simple amalgame de clins d’oeil, ce qui avait entre autre contribué à la chute d’une saga-mère prisonnière de ce système. Miller et les pontes de Dreamworks semblent au moins avoir compris ça.

Ils n’en oublient pas au passage de caresser dans le sens du poil leur héros chapeauté, en lui réservant un traitement soigné qui contribue grandement à son passage au premier plan, l’édification de sa légende. Ses origines se révèlent ainsi intéressantes même sans être des plus originales mais surtout, c’est une amitié / rivalité fraternelle très bien écrite entre Potté et l’oeuf Humpty Dumpty qui tire l’ensemble vers le haut. Elle offre en effet à l’histoire du film une profondeur inattendue, et même une poignée de moments relativement émouvants là où l’ogre vert nous laisse froid depuis longtemps. A côté de ça, la petite amourette avec la voleuse Kitty fait en contrepartie pâle figure et ce n’est alors certainement pas plus mal qu’on ne s’y attarde pas trop, ne serait-ce que pour ne pas gâcher l’équilibre sur lequel repose l’entreprise.

Le Chat Potté concrétise donc le double-exploit de se détacher de sa source d’inspiration et d’en corriger les tares, gagnant par le fait sa place parmi la production inspirée du département animation de Dreamworks. Bien emballé dans l’ensemble avec des scènes d’actions gentiment trépidantes (les courses-poursuites sont nombreuses) et quelques idées marrantes (la battle de chats), certains regretteront peut-être malgré tout que l’humour soit loin d’y être omniprésent, ou en tout cas prépondérant, parce que nous sommes davantage dans l’optique d’un film d’aventure. Mais pour les autres, dont fait partie votre serviteur, il suffit d’animaux en CGI qui parlent avec un accent espagnol pour se taper une barre de rire et là, il va sans dire qu’on est servi !